GauEconomie.jpg (17859 octets) Droitebandeau.jpg (54419 octets)

Après trente-deux ans de mobutisme, la République démocratique du Congo ouvre une nouvelle page de son histoire tourmentée : la décolonisation, les sécessions qui s'en sont suivies, la dictature du maréchal Mobutu et, enfin, la victoire des rebelles de l'AFDL, conduite par Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier, premier président de la nouvelle République démocratique du Congo, devra s'atteler à une tâche ardue : redresser économiquement un pays dévasté par plus de trois décennies de gaspillages, de vols, de pillages et de corruption généralisée à l'instigation de son prédécesseur Mobutu et de ses courtisans aussi bien congolais qu'occidentaux.

Dans cette optique, il importe de procéder à un inventaire minutieux de l'appareil productif et du potentiel humain si l'on veut, une fois la tourmente passée, aider le pays à se relever, à se reconstruire. Sur la scène politique, il est prématuré d'analyser l'action du gouvernement Kabila et surtout de le critiquer, même si certaines de ces décisions peuvent heurter les sensibilités démocrates.

Ce qui est à retenir des dernières années qui englobent notamment toute la période de transition, c'est l'émergence d'une société civile qui s'est prise elle-même en charge et constitue d'ailleurs la seule force avec laquelle il s'agit à présent de compter. C'est du reste le parti pris qu'a adopté la Banque Mondiale pour maintenir sa présence technique en République démocratique du Congo dans la perspective d'une reprise de l'aide publique multilatérale en retenant, notamment, pour interlocuteur privilégié le Comité de politique économique et social qui en est issu.

Ce sont en effet les forces vives du pays qui manifestent - ici plus que jamais et comme nulle part - la créativité, quand on se rend compte de l'effort et de l'imagination qu'elles ont dû déployer pour survivre pendant ces longues années. C'est sur le potentiel humain que devront prendre appui les projets et les aides financières dont la mise en oeuvre ne peut plus être encore longtemps différée.

Ce sont ces forces humaines qui devront aussi être requises pour restaurer l'Etat dans ses vraies prérogatives, dans ses missions d'ordre public auxquelles il avait renoncé de longue date, dans ses institutions, en se réappropriant elles-mêmes le pays et l'économie nationale.

Ainsi, s'agit-il de prendre le plus exactement possible la mesure des données économiques actuelles pour dégager les priorités et élaborer des réponses nécessairement innovantes aux attentes nombreuses et énormes de la société congolaise, pour relever un pays pratiquement non moins sinistré qu'au lendemain d'une catastrophe naturelle ou des destructions massives d'une guerre.

La République démocratique du Congo est le pays des paradoxes et de la démesure. Démesure dans sa superficie, avec un territoire de plus de 2 millions de km², dans ses richesses, avec un formidable potentiel minier, agricole, forestier, énergétique et halieutique, dans la taille de sa capitale, Kinshasa, qui concentre plus d'un dixième de la population totale, dans son réseau fluvial avec l'un des plus puissants fleuves au monde, le Congo. Mais démesure aussi dans ses indicateurs économiques et sociaux, parmi les plus faibles du continent africain et dans la manière dont il a été géré pendant plus de trois décennies, une gestion qui s'est caractérisée par un pillage des deniers publics au profit de quelques uns, sans grand équivalent ailleurs, qui a entraîné une dégradation des conditions socio-économiques et un terrible bond en arrière...

Le bilan est lourd et les contrastes immenses. D'un côté, un pays potentiellement riche, quelques îlots de richesse peu ou mal investie, un Etat  du temps de Mobutu quasi inexistant, qui a fait la preuve de son incapacité à mettre en valeur l'immense potentiel humain et économique. De l'autre côté, un pays pauvre, en crise, fortement endetté, un grand dénuement, mais également une population pleine de vitalité, fourmillant d'initiatives mais dont la majorité s'épuise dans la lutte quotidienne pour survivre.

Ce décalage entre les formidables potentialités que recèle le pays et la réalité découle d'un quart de siècle de dictature et d'une gestion prédatrice qui a créé de forts handicaps structurels que les événements conjoncturels liés au processus de démocratisation ont contribué à aggraver.

La société congolaise est en proie à une crise morale, politique et économique profonde. Les infrastructures de base sont détruites et les unités de production endommagées par les pillages sont en mauvais état. L'économie tourne au ralenti et s'est informalisée. Les finances publiques sont exsangues, la dette publique atteint des montants importants.

Une des caractéristiques du régime de Mobutu était l'affaiblissement de l'Etat. Ce dernier avait quasiment disparu dans certaines régions et n'était vraiment qu'une réalité dans la capitale. D'une manière générale, l'Etat ne remplissait plus ses fonctions essentiels, tels que l'entretien des infrastructures ou la fourniture de services sociaux de base. La plupart des fonctionnaires connaissaient et connaissent encore des conditions de travail et de vie très difficiles.

L'affaiblissement de l'Etat a conduit à une dégradation de ses actifs physiques. Le réseau de transports et de communications ne représentait plus en 1993 qu'une fraction de sa capacité avant l'indépendance. Le réseau routier est aux trois-quarts en mauvais état. Une partie du chemin de fer ne fonctionne plus ou très mal. La circulation fluviale ne représente plus qu'environ 10 % du niveau des années cinquante. Les ports ne sont plus entretenus. Les télécommunications publiques fonctionnent très mal. La production d'électricité et transport à haute tension a augmenté mais pour un coup très élevé et moins de 50 % de sa capacité est utilisée. L'absence d'investissement entransport et en distribution secondaires a privé la plupart de la population, notamment rurale, d'électricité et l'approvisionnement en eau potable, principalement limité à Kinshasa et aux grandes villes, est devenu problématique. D'une manière générale, la majeure partie du secteur parapublic est en faillite ou en grande difficulté.

La déliquescence de la sphère publique a entraîné une spectaculaire dégradation des secteurs sociaux. Les conséquences sur le plan social sont dramatiques. Selon le rapport de la Banque Mondiale publié en 1994, l'enseignement fondamental et les services de santé se sont appauvris quantitativement et qualitativement. Assuré traditionnellement par les ONG religieuses, notamment depuis 1974, l'enseignement primaire et secondaire a fortement régressé avec la crise économique et les troubles politiques intervenus depuis 1970. Les écoles sont souvent dans un état déplorable, manquants de livres de classe, de matériel pédagogique et d'équipements. La santé a vu sa qualité se dégrader. En 1986, l'Etat ne finançait que 5 % des coûts récurrents du secteur, contre 50 % dans la plupart des autres pays d'Afrique subsaharienne. Le solde était assuré par les entreprises, les bailleurs de fonds, les ONG et les consommateurs.

La dégradation générale du pays se reflète dans les indicateurs macro-économiques. Selon le rapport de la Banque Mondiale, elle aurait retardé d'au moins un demi-siècle le développement de la République démocratique du Congo. Entre 1958 et 1993, la population a triplé, passant de 15 millions d'habitants à 45 millions, alors que la production par habitant a diminué de 65 % en valeur estimative. Le PIB était de l'ordre de 117 dollars en 1993 contre 377 dollars en 1957. Selon l'ex-Banque du Zaïre, le PIB a baissé de 8,9 % par an en moyenne durant la période 1988-1993, soit de 11,7 % par habitant et par an. La valeur ajoutée a diminuée, entre 1988 et 1992, à un rythme annuel moyen de 26 % dans le secteur manufacturier, de 21 % dans le bâtiment, de 18 % dans le secteur minier et de 13 % dans les transports. La production agricole aurait enregistré un taux de croissance inférieur à 2 % par an en raison de la baisse des revenus ainsi que de la détérioration de l'infrastructure et des équipements de transport. L'investissement brut privé serait tombé à 2,2 % du PIB en 1994.

L'économie s'est vue contrainte de se replier sur des activités informelles qui fourniraient près de 80 % de la production intérieure brute marchande. Cependant, même si le secteur informel apparaît dynamique, il consiste principalement en activités de subsistance et sa vitalité est parfois freinée par la mauvaise qualité de l'infrastructure, la faiblesse de la demande, la pénurie d'énergie et d'intrants, l'inflation et le manque de crédits.

Le secteur moderne orienté vers l'exportation s'est, en revanche, rétréci. La gamme des produits exportés s'est sensiblement réduite pour ne plus comprendre que les produits minéraux, l'huile, le café et les bois tropicaux. Toutefois, même si elles n'ont pas disparu, ces exportations traditionnelles ont fortement chuté, en raison de la baisse de la production. Par rapport à 1989, celle de 1993 a été de 11 % pour le cuivre, de 8 % pour le zinc, de 14 % pour le cobalt, de 42 % pour le café, de 36 % pour l'huile de palme, de 31 % pour le caoutchouc et de 22 % pour les grumes et le bois d'oeuvre.

Les indicateurs de la consommation corroborent des tendances macro-économiques. La consommation par habitant de produits pétroliers, de ciment et de bière, représentative de l'activité économique générale et du revenu monétaire disponible s'est également contractée.

Les finances publiques, très détériorées au cours des dernières années, présentent des déséquilibres importants qui ont été aggravés par des pratiques budgétaires négatives. Elles se caractérisent globalement par un rétrécissement de la base budgétaire, des niveaux et une qualité d'investissement public en déclin, une difficulté à s'acquitter des obligations liées à la dette extérieure, à réduire les dépenses courante et un recours accru à la création monétaire.

La baisse de l'activité économique et la détérioration de la situation macro-économique ont rendu le secteur financier inefficace. La Banque Centrale s'est révélée incapable de gérer la politique monétaire, de crédit et de change du pays ainsi que de superviser le secteur financier. La forte instabilité dse prix et des taux de change, accentuée par des pénuries intermittentes de monnaie fiduciaire, a effrité la confiance des opérateurs dans le système. L'intermédiation des banques a quasiment disparu tandis que s'est généralisé la dollarisation de l'économie. Par voie de conséquence, on a assisté à l'émergence et au développement du secteur financier informel. Six cents millions de dollars circuleraient hors banque contre seulement 100 millions dans le système financier classique.

Aujourd'hui, la République démocratique du Congo apparaît comme un pays ruiné où tout est à reconstruire. Toutefois, le pays ne manque pas de compétences et d'initiatives. Reste à créer les conditions du redressement, tâche à laquelle le gouvernement Kabila devra s'atteler. L'avenir du pays dépend fortement de la capacité de son élite à redonner confiance à la population et à dessiner , avec les différentes forces sociales, des perspectives économiques. Il dépend également de l'appui que lui apportera la Communauté internationale pour l'aider à surmonter tous ses problèmes.

La réussite du programme de reconstruction et de développement de la République démocratqiue du Congo, qui figure parmi les grands pôles économiques et géostratégiques du continent, représente un enjeu majeur pour l'ensemble de l'Afrique car elle aura un effet d'entraînement considérable sur les économies des pays voisins.