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12 juillet 2001
Le Congo peut encore renaître

Le 30 juin 2001, la République Démocratique du Congo a fêté le 41ème anniversaire de son indépendance. D’aucuns auraient bien voulu qu’il fût un anniversaire de la maturité. Il n’en était, malheureusement, pas question. Le Congo semble s’être enlisé dans une crise de croissance sans fin. Ce ne sont pourtant pas les atouts qui lui ont manqué : un potentiel humain enviable, d’innombrables ressources naturelles et un contexte historique exceptionnellement favorable (nous n’avons su tirer parti ni de la croissance économique des années 1967 à 1973, ni de la guerre froide).

Trois personnalités aux styles très différents se sont succédé à la tête de l’Etat congolais, sans arriver à assurer au pays et à son peuple un développement digne d’une grande nation : l’honnête homme Joseph Kasa-Vubu, dont la loyauté a fini par se muer en inertie; le stratège et fin politique Joseph-Désiré Mobutu, dont les bonnes réalisations se sont évanouies, avec lui, dans le fossé creusé, au fil de temps, par un pouvoir trop personnel et corrompu; l’indomptable et nationaliste militant Laurent-Désiré Kabila, dont l’action, brutalement interrompue par une mort tragique, portera à jamais la marque de l’inachevé.

Le premier a trouvé ses limites dans le fonctionnement d’un système démocratique de gouvernement qui faisait du premier ministre le véritable chef de l’Exécutif. Le second s’est figé, jusqu’à la cécité, dans un régime autocratique qui a fini par causer sa propre perte. Le dernier n’a pas su prendre la véritable mesure de l’ampleur de la tâche à laquelle il s’était attelé; il s’est battu sur plusieurs fronts à la fois et s’est fourvoyé. Tous ont, donc, essayé, mais personne n’a pu gagner le pari de faire du Congo un Etat moderne.

41 ans d’autonomie politique nous ont laissés au seuil du progrès. Découragés par notre état d’indigence, et craignant pour leur propre avenir, beaucoup de nos jeunes quittent , par tous les moyens, notre pays et émigrent ailleurs pour tenter d’y trouver ce que nous aurions pu leur offrir ici chez nous. La leçon à en tirer est celle-ci : il ne suffit pas de se débarrasser du carcan colonial pour prétendre, du jour au lendemain, à la pleine souveraineté (Nous avons été, pendant longtemps, à la traîne des USA). Il ne suffit pas, non plus, de se savoir ou se dire dotés de tant de richesses naturelles, pour vivre dans l’opulence (Nous nous retrouvons, aujourd’hui, au bas du classement mondial, concernant le revenu par tête d’habitant; notre peuple vit dans une pauvreté endémique). Il faut un minimum d’organisation et une volonté politique. Il faut travailler et créer les conditions essentielles d’un développement intégral. Cela ne pouvait pas être possible dans un pays longtemps ballotté par des vents contraires : sécessions, guerres civiles, incursions armées, émeutes de la faim, pillages, guerres de libération, invasions et occupations étrangères.

Ironie de l’histoire : en 1956, Van Bilsen avait conçu et proposé un plan d’autonomie réalisable en 30 ans, en vue de préparer une relève compétence et d’assurer une transition ordonnée. A l’époque, beaucoup n’ont pas compris, certains n’ont même pas voulu en entendre parler. Nos leaders, eux, se sont montrés impatients. Aujourd’hui, 41 ans après l’indépendance, nous sommes encore en train de nous chercher. Les faits risquent, malheureusement, de lui donner raison.

 

Le nouveau millénaire, une seconde chance pour le Congo

Ce qui n’a pas été accompli au vingtième siècle pour sortir le Congo du bourbier, peut encore l’être en ce début du troisième millénaire, tant qu’il y aura en ce monde des Congolais déterminés à relever le défi du développement de leur beau et grand pays. Mais, ils devront, au préalable, prendre acte du fait que la République Démocratique du Congo a perdu beaucoup d’attributs de sa souveraineté. Elle est, en effet, à ce jour, incapable de nourrir toute sa population, de garantir la sécurité de ses habitants, de défendre et de préserver l’intégrité de son territoire menacé d’éclatement, de protéger ses frontières, d’assurer à son peuple le transport en commun, l’éducation et les soins de santé pour tous; incapable également, à l’heure actuelle, de faire des choix politiques déterminants, sans tenir compte des avis de ses alliés. C’est dans les limites de ces contraintes que les bâtisseurs de la IIIème République devront redoubler d’inventivité, afin de se donner les moyens de leur action.

 

Conditions pour une assistance

Pour parvenir à faire du Congo un Etat moderne, un certain nombre de choses doivent changer, même si des acquis positifs des quatres dernières décennies peuvent être conservés. Plus concrètement, il faudrait :

* Changer la conception du peuple dans le chef de nos leaders politiques. On ne gère pas les libertés comme on déplacerait les meubles. Un peuple n’est pas un troupeau de bétail. C’est une noble portion de l’humanité, capable d’adhésion et de refus, à même de poser des choix éclairés et responsables. Il y a, derrière chaque citoyen, plus qu’un simple suffrage à conquérir par tous les moyens, y compris par la ruse, l’escroquerie et le mensonge. Il y a toute une charge affective qui influe sur le comportement : il y a des aspirations, des ambitions et des attentes légitimes que l’on peut contrarier. Bref, derrière chaque citoyen, il existe une individualité, une personnalité, une force avec lesquelles il faut absolument compter et dont on ne peut pas impunément mépriser la dignité. Un peuple honni et chosifié finit, tôt ou tard et d’une manière ou d’une autre, par sanctionner l’arrogance de ses dirigeants.

* Accepter et favoriser le renouvellement de la classe politique congolaise, en reconnaissant, d’avance, que la majorité de nos leaders politiques, qui continuent de s’agiter, n’ont plus rien de neuf ni de pertinent à proposer à nos populations sinistrés. Le Congo a besoin d’une nouvelle génération de politiciens dont la foi et les ambitions épousent et reflètent les profondes aspirations d’un peuple qui, depuis longtemps, attend que le soleil se lève sur la nuit de son interminable martyre. Des patriotes capables d’aimer passionnément leur pays, sans démagogie ni relents de xénophobie. Des gouvernants compétents et intègres soucieux du seul bonheur des Congolais. Des dirigeants conscients d’agir par mandat du peuple qui les choisit et disposés à lui rendre compte de leurs actes et de leur gestion de la chose publique.

* Consentir et s’engager effectivement à créer un Etat de droit; c’est-à-dire un espace de vie commune où le recours aux armes et à la violence pour se faire entendre et pour conquérir ou conserver le pouvoir serait rendu inutile et illégale; une société dans laquelle le droit cesserait d’être une aumône. Ce serait, toutefois, bâtir sur le sable que de vouloir instaurer un Etat de droit sans, d’abord, assainir le corps des magistrats et mettre sur pied un système juridique qui fonctionne et qui soit crédible. S’assurer de l’impartialité de ceux qui doivent appliquer les lois et rendre la justice est un devoir sacré pour tout gouvernement responsable. C’est la seule façon de barrer la route à l’anarchie et à ses corollaires que sont l’impunité, l’arbitraire, la gabégie, la corruption, le trafic d’influence, le clanisme, le tribalisme, le népotisme, la gestion au petit bonheur, l’éclosion de la caste des intouchables, et la justice à plusieurs vitesses qui sert de matrice féconde à toutes les inégalités et injustices sociales, lesquelles, à la longue, servent de détonateurs à des révolutions violentes.

* Bannir la gouvernance à huis clos et les cloisonnements des acteurs politiques. Pour ce faire, il est indispensable d’instaurer et de rendre fonctionnels les mécanismes favorisant la communication entre gouvernants et gouvernés, et permettant de désamorcer les tensions sociales. Le rôle catalyseur des associations et des syndicats trouve, ici, toute son importance. Restituer le pouvoir au peuple, en redonnant la parole à la base, est un impératif incontournable pour qui veut gouverner en démocratie. D’où la nécessité de créer un cadre juridique qui promeut la liberté d’expression, tout en rendant plus responsables les opérateurs des médias. On ne peut pas penser développement et s’acharner, en même temps, à empêcher le débat d’idées, à tuer la réflexion et l’esprit d’initiative. Le temps où les tenants du pouvoir avaient le monopole de la vérité est bien révolu.

* Rappeler, à tout prix, à tous les citoyens congolais, qu’ils n’ont pas que des droits à revendiquer, mais qu’ils ont également des devoirs à accomplir vis-à-vis de la nation : apporter leur contribution au progrès socio-économique du Congo, payer les impôts et les taxes, régler les factures relatives aux services publics (eau, électricité, poste, téléphone, etc.), exercer le droit de vote, protéger le patrimoine national et défendre l’intégrité territoriale du pays.

* Eviter les écueils du passé, rompre avec la manière d’agir d’un autre âge cristalisée dans la logomachie, le culte de la personnalité, les dérives du pouvoir autocratique et l’irresponsabilité dans la gestion de la chose publique. Ecueils du passé et manière d’agir qui ont maintenu, pendant plus de 30 ans, le peuple congolais à la lisière du paradis tant rêvé avant l’indépendance, et qui est demeuré un mirage, une promesse jamais tenue après l’accession du Congo à l’autonomie totale.

* Remettre le peuple au travail et encourager les investissements, sans perdre de vue le fait que la reconstruction nationale - une affaire de tout le monde - ne peut être possible qu’avec le retour de la paix. Il faut, donc, arrêter la guerre. Un Congo déstabilisé n’intéresse personne, sauf les marchands de canons et les pillards.

 

Le prix à payer

Le Dialogue national ou Dialogue inter-congolais tant attendu, n’est pas, en soi, une panacée, même s’il représente, aujourd’hui, la seule voie par laquelle tout peut rentrer définitivement dans l’ordre, dans notre pays. Son principal objectif est de jeter les bases de l’instauration d’un Etat de droit en République Démocratique du Congo. L’enjeu - et il est de taille - c’est d’aboutir à un accord consensuel devant baliser l’avenir. Mais, cette normalisation de la vie politique et la détermination des institutions devant régir la IIIème République n’ont pas de sens, si elles ne s’inscrivent pas dans le cadre de la bataille pour le développement intégral du Congo. Le retour à la normale signifie, donc, l’engagement décisif sur la voie de la modernisation et du progrès.

41 ans après la proclamation de son indépendance, la RDC peut encore renaître. Mais la lutte contre le sous-développement requiert le dévouement des hommes et des femmes aux mentalités nouvelles, soutenus par un grand idéal et une foi inébranlable, qui acceptent de tourner le dos aux vieilles pratiques qui nous ont fait reculer plusieurs décennies en arrière. Nous avons un retard à rattraper. Les atouts sont toujours là. La bataille peut être gagnée, à condition d’en accepter le prix. La victoire exige de nous abnégation, oubli de soi, solidarité, beaucoup de générosité, un amour sans mesure pour le Congo et une confiance totale en Dieu. Les grandes causes ignorent l’esprit mercantile.

 

P. Vata Diambanza s.j.

(Documentation et Informations Africaines)

 

 

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