En acceptant la
présidence de la CEI, il s’était engagé dans une aventure périlleuse
dont on ne pouvait présager une fin heureuse il y a quelques mois.
Autant dire que son choix comportait un grand risque, lourd de
conséquences pour lui-même et pour des milliers de personnes. Audacieux
et optimiste, il a pris le taureau par les cornes, non sans avouer dès
le départ ses propres craintes. Il a osé pénétrer dans la jungle
politique congolaise minée de grenouillages, d’alliances contre-nature
et de tas d’inconnus. Avec l’organisation du deuxième tour de l’élection
présidentielle et des élections provinciales, la CEI vient de prouver,
après le succès des étapes précédentes, que son clerc de président est
un homme de trempe. Il est, à la vérité, un des hommes les plus
remarquables de la transition.
Un clerc doué et intrépide
Meneur d’hommes, il est
d’une fermeté remarquable. Avouons-le, c’est d’abord et surtout grâce
à lui que la CEI est en train d’accomplir un travail de grande qualité
professionnelle. Il a certes commis des erreurs, bien
compréhensibles sur le plan humain, mais en règle générale, ce clerc
doué et intrépide donne une sacrée bonne leçon à tous, gouvernants et
gouvernés. De fait, organiser les élections dans un pays économiquement
moribond et aux dimensions éléphantesques comme la RDC est un exploit.
Malumalu démontre, avec une détermination héroïque, que l’impossible
n’est pas congolais.
La grandeur de ce bout
d’homme venu des zones montagneuses de la frontière centre-est de la RDC
avec l’Ouganda tient à sa solide formation intellectuelle, à ses
convictions d’ecclésiastique et à son caractère. Imbibé de philosophie
et de théologie, il s’est spécialisé en sciences politiques dans une
université de France. A ce bagage intellectuel s’ajoute une riche
expérience de terrain qui l’a conduit à organiser la dynamique de la
société civile du Nord-Kivu et à bâtir une université au flanc des
falaises du Graben dont il a été recteur.
Son itinéraire témoigne
d’une riche culture reposant sur des convictions religieuses profondes.
Le clerc philosophe et politologue croit aux valeurs chrétiennes et
humanitaires. Il aspire avec ténacité aux vertus et se convainc que la
pratique de celles-ci est un vecteur de changement social, même
dans une société de démence sociale comme en RDC.
Bien faire et laisser braire
Nande d’origine, il a
appris tôt à se battre de bonne guerre pour émerger de l’anonymat et se
tailler une place au soleil. Il recule rarement devant les obstacles et
sait affronter sinon surmonter les difficultés avec bonhomie. Dieu l’a
doté d’un calme olympien. Rarement perturbé par les événements
troublants, il sait faire face aux contrariétés avec une sérénité hors
du commun. Il accepte les critiques avec sportivité et sait les résorber
avec art, en usant d’un langage peu banal, mais ordinaire. François de
la Rochefoucauld n’a-t-il pas stipulé qu’ « il y a des reproches qui
louent… » ? La sagacité avec laquelle il a balayé certaines critiques
virulentes, provenant des milieux politiques peureux du verdict des
urnes, voire de sa propre institution de foi, démontre sa grande
capacité de résistance devant des situations contrariantes. En effet, il
sait encaisser sans se laisser briser, bien faire et laisser braire. De
la sorte, il tire toujours son épingle du jeu, quand bien même le
contexte semble désespérant. Dédaigneux du triomphalisme, il utilise
souvent sa patience pour imposer le silence à ses adversaires. Au lieu
de perdre des énergies à déconstruire les billevesées écrites sur lui ou
bien à alimenter des débats oiseux, Malumalu préfère s’en tenir à
l’essentiel de son travail, en ayant le regard fixé sur les objectifs
primordiaux assignés à l’institution citoyenne de la transition qu’il
dirige.
Ce n’est pas en tout
cas un leader d’occasion, mais un bosseur hors pair qui s’est imposé par
son sens du devoir et sa passion de réussir. Il est capable d’accumuler
jusqu’à 18 heures de travail par jour ! Un rythme véritablement
titanesque. A cet égard, l’on doit avouer que les dossiers présentés par
la CEI aux autres institutions républicaines étaient tout de même bien
ficelés. Cela a permis d’opérer bien des avancées pendant la transition.
Il suffit, pour s’en convaincre, de penser par exemple aux avant-projets
des lois étudiés au Parlement.
Le travail en équipe le
connaît. Non seulement il a réussi à concilier les tendances divergentes
au sein de la CEI, mais il a aussi réalisé un large consensus parmi ses
collaborateurs. Ceux-ci, comme on sait, sont venus de divers horizons,
avec des cahiers de charges ou des agendas sans nul doute différents.
Mais en quelques mois, le clerc de Butembo les a maintenus sur une même
orbite, autour des mêmes objectifs. Comme a dit Lord Beaverbrook, il a
réussi à « faire de grandes choses avec des hommes ordinaires… ».
Habile et stratège
Plus remarquables sont
son autonomie et sa liberté vis-à-vis de la communauté internationale et
des milieux politiques. Sur ce point, le prêtre catholique s’est montré
comme un homme habile et un fin stratège.
Face à une communauté
internationale dont on sait la rigueur et le lot de soupçons,
Apollinaire Malumalu a opposé la liberté de pensée, la transparence et
la bonne gouvernance. Au lieu d’affronter ouvertement les opinions des
agents de la communauté internationale, il préfère la collaboration, le
dialogue et finit toujours par trouver un compromis. Cette attitude
séduit et convainc. Naturellement. C’est ainsi que l’homme a su
s’imposer sans froisser. Son honnêteté en matière de gestion d’argent,
« nerf de la guerre », lui a valu beaucoup de crédibilité. Le prêtre est
détaché, peu soucieux d’honneurs dus à un homme de son rang. Il n’aime
ni fastes, ni plaisirs mondains. Sobre mais rigoureux, il ne résiste pas
à l’effacement quand les circonstances le lui exigent. Tous les
mensonges perfides l’accusant d’enrichissement personnel ont volé en
éclat.
Demeuré en contact
permanent avec tous les acteurs de la transition, il ne s’est incorporé
à aucune formation politique. Il a récusé, dès le début de la
transition, le jeu d’alliances occultes. Il ne fricote avec aucune
plate-forme politique, mais fréquente courtoisement tout le monde, sans
trahir sa mission. En le voyant agir, on ne peut se douter un seul
instant qu’il a lu le fameux Bréviaire des politiciens que
l’opinion attribue au Cardinal Mazarin.
Prêtre pour l’éternité et
fier de l’être
Il est frappant de
constater que Malumalu n’a jamais renié son identité de prêtre. Il est
en communion avec son Eglise et sa hiérarchie. En dépit de quelques
malentendus que les médias ont exagérément amplifiés et mal interprétés,
celles-ci lui ont toujours offert un soutien discret, mais politiquement
correct. En effet, « si le Seigneur ne bâtit la maison… ».
L’histoire politique du
continent africain est émaillée, à cet égard, de certains cas peu
édifiants d’ « aventuriers de Dieu » en politique. Inutile de citer les
noms. La République du Congo, le Gabon, le Sénégal et plus récemment
Haïti en témoignent. L’abbé Malumalu, lui, est une exception.
Bientôt parvenu
au terme de sa mission à la Commission Electorale Indépendante, il va
rendre le tablier et se retirer en toute dignité. Ce sera
un autre aspect de sa grandeur. Demeuré prêtre pendant tout son transit
en politique, sans honte ni regret, il va se mettre à la disposition de
son diocèse pour continuer à servir comme un serviteur inutile. C’est
véritablement un homme d’honneur. La fournaise politique congolaise se
souviendra sans nul doute de cet homme au sourire permanent, mais
dynamique et audacieux.
La reconnaissance de la
nation
A mon avis, il est
clair que la faillite de la CEI aurait été gravement préjudiciable à la
démocratie dans notre pays. Nonobstant les erreurs de parcours et les
tâtonnements bien normaux dans un processus d’apprentissage de la
pratique électorale, la CEI mérite un coup de chapeau. Pour avoir permis
à notre peuple de franchir un grand pas vers la démocratie, son
président mérite la reconnaissance de la nation. Je crois sincèrement
qu’il a droit à cet honneur. Il serait dommage de lui rendre
l’ingratitude parce que l’histoire d’un pays s’écrit avec des gestes
d’hommes.
En outre, le prêtre de
la CEI et son équipe viennent de lancer un énorme défi au peuple
congolais et, particulièrement, à la classe politique. Le goût du
travail bien fait, le sens du devoir, la passion de réussir, le respect
des engagements, l’honnêteté, le dialogue, le patriotisme, etc. sont
possibles dans ce pays. En tous les cas, ils valent plus que la violence
aveugle, la polémique stérile, l’enrichissement illicite, la hantise du
gain facile, la corruption et autres vices qui ont transformé le Congo
en enfer.
En simple citoyen de ce
pays et à titre purement personnel, je souhaite ardemment que ce
compatriote reçoive une récompense honorable.
Kasenga, le 13 novembre
2006
+ Fulgence MUTEBA
Evêque de Kilwa-Kasenga