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Revue Pistes et Recherches

PISTES ET RECHERCHES

Revue Scientifique

CONTRIBUTION A L’HISTOIRE DU RECRUTEMENT DE LA MAIN-D’OEUVRE INDIGÈNE AU CONGO- BELGE

CAS DU COLONAT EUROPÉEN AU KWILU (BANDUNDU)
ET A KALIMA ( MANIEMA)

Par SUNKEYI-DA Yekama-Yeyu, Assistant à l’Institut Supérieur Pédagogique de Kindu (Maniema), R.D.C

(suite)

 

5. LES RECRUES

Par recrues, nous entendons, les hommes, les femmes et les enfants recrutés pour travailler dans les entreprises ou les industries coloniales. Les hommes adultes constituaient la principale cible des colonisateurs. Ils étaient recrutés, soit pour être enrôlés dans la Force Publique, soit pour travailler dans les entreprise européennes.

Les femmes, quant elles, étaient soumises à des corvées jusqu’à l’arrivée de leurs maris : deux jours de travail par semaine au poste et trois semaines consécutives de travail au poste pour le nettoyage des cultures (VERMEESH, s.j., 1906).

Concernant les enfants, l’État, par son décret du 4 mars 1892 avait donné autorisation aux représentants des Associations philanthropiques et religieuses de recevoir dans les colonies agricoles et professionnelles qu’elles dirigeaient des enfants "indigènes " dont la loi défère la tutelle à l’Etat. Il s’agissait des orphelins et des enfants abandonnés (ANONYME, 1904)

 

6. LES CENTRES DE RECRUTEMENT

Au Kwilu, les villages constituaient les principaux points de recrutement, car ils regorgeaient la main-d’œuvre par excellence. A cause de différents rôles qu’ils avaient à jouer, les postes d’État ainsi que les gîtes d’État en formaient un second. Ces derniers servaient :

  • de résidences aux agents de poste et de camp pour la force publique.
  • de lieux de rassemblement des recrues en vue de l’enrôlement des uns dans l’armée et de l’affectation des autres dans les chantiers.
  • de centres pour le recensement des populations en vue du dénombrement des hommes valides capables de payer les impôts.
  • de lieux d’exécution de diverses corvées.
  • de dépôts des produits provenant de la cueillette avant leur acheminement vers les pertes ou les grands centres.
  • de cadre approprié dont profitaient les agents de l’E.I.C. pour transmettre aux villageois de nouvelles instructions qui émanaient des autorités supérieures.

Quant au secteur de la Symétain, il comptait six sites de recrutement dont :

  1. La région du Haut Plateau (Kigali, Astrida, Ngozi, et Usumbura)
  2. Le Kivu (Bukavu, Butembo, Beni, Lubero et Masisi)
  3. La région de Basse altitude (Kwango, Kikwit, Lohafa, Kasongo-Lunda)
  4. Le Kasaï (Lusambo, Lubefu, Lwebo, Lomela et Katako-Kombe)
  5. Kisangani (Irumu, Opala, Kisundu, Basoko et Bunia)
  6. Le Maniema (Kibombo, Pangi, Lubutu, Punia, Kalima et Shabunda) (SIKUMBILI, B., 1994 : 54).

Ce survol nous amène à constater que les H.C.B. n’ont recruté que les Kwilois (pour le cas de ses usines du Kwilu), la Symétain par contre, est allée jusqu’à recruter ailleurs.

 

7. CONDITIONS DE VIE DES RECRUTES

Les recrutés menaient une vie difficile allant jusqu’au sacrifice suprême. Ces difficultés étaient essentiellement liées à la nourriture, au logement, au surcroît et au système de travail salarié auxquels ils n’étaient pas habitués.

Dans le Kwilu, par exemple, les travailleurs étaient contraints de consommer du riz et du poisson salé en lieu et place de fufu, les légumes et du poisson frais préparés à leur goût.

Les recrutés devaient travailler jusqu’aux heures reculées et à Leverville (Lusanga), ils étaient exploités jusqu’à leur épuisement. Et quand un travailleur manifestait des signes de fatigue et qu’il n’était plus utile à l’entreprise, on le retournait au village. Par les nouvelles qu’il leur rapportait, ce rescapé effrayait les villageois au point que ceux-ci refusaient de se faire recruter. Alors, l’administration coloniale procédait au recrutement forcé.

Des salaires " de famine " étaient octroyés aux travailleurs. Parfois, ils étaient irréguliers et quelques fois non payés. Dans le Kwilu, le coupeur recevait pour salaire, quelques bouteilles vides, des boîtes de conserves également vides, ou un morceau d ’étoffe et un peu d’argent qui du reste servait au paiement de l’impôt. L’absence des syndicats, la complicité du gouvernement colonial ainsi que l’indifférence des puissances de l’époque à l’endroit des travailleurs noirs ont encouragé les entreprise à payer ces salaires de misère. Cette insuffisance des salaires a été à la base des désertions observées dans beaucoup de chantiers.

Les témoignages des administrateurs territoriaux sur les conditions de vie des indigènes et sur les atrocités commises sur eux rapportés dans les tableaux en annexe (CHABANGUA, B., 1979) sont éloquents (PIRET et VAN YEMBERGHE, cité par NGAMAYANU, D.M., 1982 : 92-94). Plusieurs textes officiels ont reconnu que les rémunérations des Africains étaient insuffisants (ANONYME, 1921 : 145; ANONYME, 1922 : 106; RYCKMANS, P. 1948).

Pourtant ce sont des sociétés coloniales (des étrangers) qui ont fait des profits. Et, comme se demandait un historien contemporain : " who benefited from this development of mines, of plantations, of factories of transportation ? " Nous disons avec lui dans sa réponse " in order to understand the colonial economy, one must see who controlled it, and therefore, men being what they are, whose interests were given priority in the functioning of that economy " (SMITH, 1982 : 79).

Voici l’essentiel de ce texte : " pour savoir à qui profitait l’économie coloniale, il suffit de connaître celui qui la contrôlait et ainsi en déduire sans difficulté ". Ce sont des sociétés étrangères qui, avec le gouvernement faisaient des profits. Les congolais en étaient presque convaincus. Les maigres salaires touchés leur seraient surtout à payer l’impôt (NICOLAI, H., 1963). C’est pourquoi les environs de Tango n’ont pas fourni assez des coupeurs aux plantations des H.C.B. Nous disons à cet effet avec TORDAY que le colonisation c’est de l’injustice.

 

8. CONSÉQUENCE DU RECRUTEMENT DE LA MAIN-D’OEUVRE

Bien qu’important, le recrutement de la main-d’œuvre a eu plusieurs conséquences néfastes tant sur le plan démographique qu’économique.

Du point de vue démographique, le système, par l’impôt, les cultures obligatoires, les heures tardives à mettre dans l’entreprise, a exposé les autochtones à toutes sortes des maladies et à divers dangers de la vie : dépeuplement de milieux coutumiers, faible natalité de ces milieux, assimilation et mutations culturelles de recrutés; une diminution de résistance aux fatigues et une réceptivité plus grande aux agents morbides. La population restée (au village) dans les milieux coutumiers comportait un nombre anormalement élevé de femmes et de vieux, ce qui contribuait à la diminution de la natalité. Le dépeuplement de milieux coutumiers, causé par cet exode rural forcé (recrutement) s’était vu aggraver par des nouvelles affectations : les maladies vénériennes (gonocoque, syphilis ...) exerçant de grands ravages que les noirs n’avaient jamais connus.

Le recrutement de la main-d’œuvre a eu aussi pour conséquence le déséquilibre politique, économique et social : perte de l’autorité et de l’honneur du Chef traditionnel, abandon des cultures vivrières au profit des cultures industrielles, injustice sociale et discrimination raciale. Partout le blanc est chef et le noir est victime des faits vexatoires. La soumission des chefs noirs à l’envahisseur a donc compromis leur prestige alors qu’ils avaient l’autorité de la tradition, tout le poids de la légitimité. C’est justement dans ce cadre que certains mouvements de révolte comme celui des Pende en 1931 seront une des origines du réveil politique (SIKITELE, 1976 : 451-555).

Malgré leur séjour dans les camps, les travailleurs noirs ont continué à subir ce que DOUCY, A., et al. (1958) appelle " la pression coutumière ". Ils ne deviennent pas des hommes nouveaux mais plutôt une espèce d’hybrides culturels. Cela allait de soi que les liens qu’avaient les travailleurs noirs entre le village et la nouvelle cité européenne étaient variables selon :

  • les peuples et leur structure sociale,
  • leur histoire et leur situation géographique,
  • le moment où s’est terminé la conquête belge et a commencé le recrutement de la main-d’œuvre
  • la proximité plus au moins grande d’une entreprise ou d’une ville.

 

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