Logo Culture Logo Congonline
Revue Pistes et Recherches

PISTES ET RECHERCHES

Revue Scientifique

CONTRIBUTION A L’HISTOIRE DU RECRUTEMENT DE LA MAIN-D’OEUVRE INDIGÈNE AU CONGO- BELGE

CAS DU COLONAT EUROPÉEN AU KWILU (BANDUNDU)
ET A KALIMA ( MANIEMA)

( SUNKEYI-DA Yekama-Yeyu, Assistant à l’Institut Supérieur Pédagogique de Kindu (Maniema), R.D.C )

(suite)

 

1. ESSAI DE DÉFINITIONS

Le recrutement de la main-d’œuvre indigène est l’ensemble de moyens mis en œuvre pour contraindre tout homme adulte supposé valide à un travail permanent. Cette définition convient aussi bien au mode de recrutement forcé de l’Etat Indépendant du Congo (E.I.C.) qu’à celui opéré par les agents coloniaux au Congo Belge.

Selon LUX, cité par CHABANGUA (1979), " le recrutement de la main-d’œuvre indigène est l’opération par laquelle en l‘absence d’une offre locale ou d’immigration spontanée suffisante, la demande se répand par intermédiaires jusque sur des lieux où se trouve l’offre virtuelle ou potentielle de travail et la transforme en offre actuelle sur les marchés parcellaires. " Mais pour mener à bien cette opération, ajoute l’auteur, certaines formalités devaient être remplies.

D’après le mode de recrutement des firmes internationales, le recrutement de main-d’œuvre indigène peut être défini comme l’ensemble des moyens mis en œuvre pour amener les autochtones de gré ou de force à quitter leurs résidences en vue d’obtenir un emploi et sans conclure simultanément un contrat de travail quelle que soit la distance qui sépare la résidence de l’engagé du lieu de travail.

En raison de son importance démographique, le Kwilu était considéré par les colonisateurs comme réservoir de la main-d’œuvre. C’est pourquoi ses habitants ont été très durement touchés par le recrutement. La démographie a donc eu un impact palpable dans l’implantation des établissements européens dans la contrée. L’on peut aisément se rendre compte de cela à partir du tableau 1

Tableau 1 : Établissements commerciaux, industriels et agricoles européens du Kwilu

Année

Nombre ETS

Augmentation

Diminution

1928

1929

1930

1931

212

208

213

179

-

-

+ 5

-

-

- 4

-

-34

La diminution (-4) de 1929 serait due au fait qu’avec la crise économique mondiale du monde capitaliste, les entreprises n’ont pas assez recruté et les établissements se sont de moins en moins implantés, étant donné aussi que l’homme noir commençait à résister à la vague de recrutement. Celle de 1931 était causée par la révolte pende, peuple le plus recruté par les HCB en raison de sa forte densité.

A cause du fait évoqué ci-dessus, les Huileries du Congo Belge (HCB) implantées au Kwilu ont procédé par un recrutement intensif jusqu’à en abuser quelquefois. Cette dure réalité est contraire à la déclaration de CAYEN cité par CHABANGUA (1979), qui dans son Problème de la main-d’œuvre au Congo ... dit : " dans cette colonie, nous nous trouvons devant une population de densité très faible avec une natalité insuffisante. La solution, quant à lui, consiste à recruter dans des régions où il y a surabondance d’homme en l’occurrence au seul Ruanda-Urundi " (LEONARD, 1934).

La déclaration de CAYEN paraît valable pour la Symétain. En effet, cette contrée accusait de faibles densités de population, si bien que le colonisateur a dû recruter les travailleurs non seulement au Ruanda-Urundi, mais aussi dans certaines régions du Congo, notamment dans le Kwango-Kwilu (Bapende, Bambunda, Bambala, Bayaka, ...) et dans le Kasaï (Bashilele). Mais la généralisation que CAYEN fait de ce problème ne se justifie pas étant donné que son observation n’a concerné que la partie Est de la colonie. Dans l’ensemble, le problème de la main-d’œuvre était complexe dans les contrées minières de la colonie, car celles-ci étaient les moins peuplées. Il s’est compliqué plus tard pour s’aggraver suite à l’exode massif des noirs vers les villes, exode qui désagrégea la société indigène et eut des conséquences déplorables sur la natalité. Le recrutement des éléments forts privait les milieux ruraux des gens capables de procréer.

En effet, au Maniema, toute la période sur laquelle s’étend notre étude, le mouvement général de la morbidité et de la mortalité de la population était très élevé et cela même dans les rayons d’action des médecins et agents sanitaires (notamment Kalima et Kasongo). Ici, on mourait soit de la maladie du sommeil, soit encore des effets toxiques du travail de coton. Les rapports annuels du Congo Belge de 1917, 1918, 1919, 1921 ... qui livrent l’information consignent de maigres statistiques des recrutés noirs, cela à cause des faibles densités dans le district. Ci-dessous les chiffres des rapports précités (ANONYME, 1918)

Tableau 2 : Statistiques des recrutés noirs au District du Maniema

Employés

Domestiques

Ouvriers

Agriculteurs

Etat

Total

361

251

1.182

138

333

2.265

 

2. CAUSES DE RECRUTEMENT

Les Huileries du Congo Belge (HCB) comme la Symétain ont recruté entre autres pour les raisons ci-après :

  • l’exigence du facteur humain comme condition sine qua non pour le fonctionnement et la rentabilité de toute entreprise de production.
  • l’hospitalité de la population autochtone aux nouvelles méthodes de travail importées par le colonisateur, car personne ne voulait offrir ses services pour gagner de l’argent de cette façon là. En effet, les autochtones ne voulaient pas s’engager dans des activités européennes. Au Kwilu par exemple, les villageois préféraient aller à leurs champs plutôt que d’aller travailler dans les H.C.B., qui ne leur rapportaient presque rien. Voici, d’ailleurs, à ce sujet, la déclaration d’un kapita du camp Mukulu à l’administrateur de Kikwit en 1923 :

" Pour 30 centimes par jour, nous préférons rester chez nous. Les vivres coûtent chers à la compagnie Mbila (noix) qui nous est indifférente ".

Chez nous, nous vivons avec 10 centimes par jour, nous préférons faire du partage ainsi nous sommes bien payés et nous restons dans notre pays " NICOLAI, H., (1963).

  • C’est ici où s’explique le recrutement forcé pratiqué par les colonisateurs.
  • La rareté de la main-d’œuvre indigène due au décalage trop prononcé entre le taux de croissance économique et celui de croissance de la population au départ d’une structure de sous-peuplement (LUX, cité par CHABANGUA, 1979). C’est le cas de la Symétain.
  • La réglementation du recrutement de la main-d’œuvre empêchait l’exode rural ainsi que la destruction des cultures ancestrales (Cas des H.C.B.).
  • L’endurance : dans le Kwilu par exemple, les H.C.B. recrutaient les Pende pour leur endurance et leur spécialité dans le travail de la coupe des noix de palme.
  • Le besoin de conserver les sociétés coutumières pour ainsi éviter la désagrégation totale de la société du milieu.
  • Les salaires insignifiants octroyés aux travailleurs et les mauvaises conditions de travail de ces derniers ne pouvaient attirer les autochtones à se faire embaucher librement. D’où, il fallait recruter de gré ou de force conformément à la législation d’avant la guerre de 1939-1945.

3. ÉVOLUTION HISTORIQUE DU SYSTÈME

Bien que la nécessité d’une main-d’œuvre indigène ait été constante pendant les 80 ans de la colonisation de notre pays, les modalités de recrutement ont cependant varié au cours des années.

En effet, avant 1910, la mise au travail était caractérisée par l’arbitraire, la brutalité souvent sanglante et à courte vue. Elle était similaire à la rafle du caoutchouc et de l’ivoire.

La période allant de 1910 à 1945 est marquée par une prolifération massive, quasi sans frein. C’est par centaines, voire par milliers, que les noirs étaient entraînés dans le mécanisme de la production capitaliste (RYCKMANS, P., 1948).

Mais chaque société privée devait préalablement obtenir l’autorisation de l’État, moyennant une somme d’argent variant selon les régions (SMITH, R.E. 1982).

Les décrets du 15 juin 1921 et 21 janvier 1922 réglementaient les conditions de transport, de ravitaillement et de l’hygiène des travailleurs.

En 1922, conformément au décret du 16 mars sur le régime du travail au Congo Belge, il était stipulé que tout recruteur devait se munir d’un permis de recrutement délivré par l’autorité compétente du territoire où la demande de recrutement était adressée (YOUNG,C., 1965). Mais le coût était presque dérisoire pour éviter d’entraver le développement des entreprises et industries.

En 1923, le coût de cette autorisation variait, dans les H.C.B. par exemple, entre 2 et 5 francs par recruté. En conséquence, les travailleurs étaient maltraités par les concessionnaires.

En 1925, selon JOYE et LEWIN, 1961, la commission gouvernementale de la main-d’œuvre indigène avait adopté quelques principes en matière de recrutement. Elle avait recommandé qu’on n’éloigne pas de leur village plus de 10 % des hommes adultes valides et que la moitié d’entre eux au moins ne soit pas éloignée à plus de deux jours de marche de leur habitat. En outre, cette commission estimait qu’environ 15 % d’hommes valides pourraient être occupés par le service d’entreprises européennes à condition de pouvoir poursuivre leurs activités au sein de la communauté indigène.

A partir de 1925, ce taux (de 25 %) fut considéré comme réglementaire vu que la commission de la main-d’œuvre de 1928 n’avait modifié aucun des vœux émis par celle de 1925. Mais une redoutable précision fut apportée en 1928 au sujet de la distance de deux jours de marche. La commission l’évalua à 100 km environ, en ajoutant que l’administration apprécierait dans chaque cas considéré comme cas d’espèce si la limite peut être portée au-delà on doit rester en deça (LÉONARD, 1934). Ce prescrit pouvait concerner le secteur Symétain de Kalima qui importait au loin.

Deux ans après, quand une autre commission gouvernementale de la main-d’œuvre se réunit, un nouveau critère fut introduit : celui de l’équilibre nécessaire entre le nombre d’hommes adultes valides mais en pourcentage du nombre total d’hommes adultes, vieillards et invalides compris. Mais la grande crise de 1929-1933 allait se charger de bousculer dramatiquement les données du problème (JOYE, P.s.d. : 143-145).

Le besoin en hommes devenait sans cesse croissant parce que le travail était manuel et la production en dépendait. De 1939 à 1945, la production de la cassitérite à la Symétain était passée de 2.500 à 6.163 tonnes tandis que sa main-d’œuvre indigène de 5.305 à 14.480 (SIKUMBILI , 1994: 56-59).

Mais pendant la seconde guerre mondiale, la main-d’œuvre acquise pourtant par des moyens violents était brutalement refoulée des camps. Et l’on assistait à une nouvelle vague d’abus et de violences car personne ne respectait les recommandations en matière de recrutement.

Quant aux méthodes de recrutement, la Symétain recourait pour ses recrutements entre 1910 et 1945, à la propagande mensongère, à la pression et à la brutalité aussi bien à l’égard des parents des recrutés qu’à celui des notables tandis qu’au Kwilu, les recruteurs des HCB, officiers de la Force Publique et autres, bénéficiaient des primes pour le trafic de la chair humaine, lesquelles étaient de l’ordre de :

    • 15 fr. pour un enfant mal de 1,20 m
    • 65 fr. pour un jeune homme de 1,30 m
    • 95 fr. pour un homme apte au travail ...

4. DES AGENTS RECRUTEURS

L’on a appelé recruteur toute personne, " indigène " ou non qui pousse des indigènes à quitter leurs résidences en vue d’obtenir un engagement (HEYSE, T., 1924 ). Ces agents se recrutaient non seulement parmi les agents de l’État (commandants d’expédition, chefs de postes d’État, des chefs médaillés ou capitas) mais aussi parmi les missionnaires et les employeurs. En effet, pour occuper totalement le pays, des postes d’État et des détachements de la Force Publique étaient parsemés un peu partout et des capitas placés dans les villages. L’agent recruteur était soumis aux conditions ci-après telles que stipulées dans le décret du 16 mars 1922 (ANONYME, 1922) :

  1. Le recruteur ne conclut pas de contrat de travail : il le promet seulement.
  2. Les indigènes doivent être destinés à travailler à une distance de ± 25 km du lieu où ils seront embauchés.
  3. Les opérations de recrutement ont lieu sur le territoire de la colonie.
  4. Le recruteur doit opérer avec loyauté et sincérité, c’est-à-dire s’abstenir de violence, de menaces et de promesses mensongères ...
  5. La non observance de ces dispositions entraînerait l’annulation du contrat.

 

Page précédente Home Sommaire du volume Page suivante