Chapitre 6 : L'EXPLOSION DE
LA DEMANDE
(...)
Zaïre: l'Etat cannibalisé
Parallèlement aux réticences des Américains et des
Européens à envoyer leurs propres troupes sur des théâtres qui ne représentent plus
un intérêt stratégique majeur, un autre facteur favorise la renaissance du mercenariat:
la déliquescence des Etats, particulièrement manifeste en Afrique. (...)
Peu de pays hormis le Libéria et la Somalie, ont incarné
aussi bien que le Zaïre de Mobutu, le dépérissement de l'Etat. Au début des années
1990, les clans qui gravitent autour du Grand Léopard, ont institué un système de
prédation tel qu'il phagocyte complètement l'Etat. La première entreprise du pays, la
Gécamines, la géante du cuivre s'est trouvée ponctionnée à mort, cannibalisée, pour
payer les éléments de la Division Spéciale Présidentielle de Mobutu (DSP) déployés
au Katanga et entretenir l'élite vorace au pouvoir. Les autres militaires privés de
salaires réguliers ou conséquents, ont été réduits à rançonner le contribuable.
Cette situation coïncide avec une vague de manifestations
en faveur de la démocratisation et du départ de Mobutu. Face à cela, faisant d'une
pierre deux coups, en septembre 1991, le maréchal lâche les éléments des Forces
Armées Zaïroises (FAZ) qui, se livrent à un pillage en règle des principales villes du
pays. Seules échappent au désastre, les firmes qui ont pu soudoyer un général.
Passé le défoulement, la machine économique doit bien
redémarrer. Pour conjurer la menace de nouveaux pillages, certains chefs d'entreprise
songent à faire appel à des vigiles européens. En même temps, le régime Mobutu doit
pallier la détérioration de ses rapports avec la "troïka" occidentale
Belgique-Etats Unis-France. La répression brutale par la Garde Civile d'un soulèvement
sur le campus de Lubumbashi en mai 1990, la vague de pillages de 1991 et les entraves au
processus de démocratisation aboutissent à l'arrêt total de la coopération civile et
militaire en 1992. Des pressions américaines aboutissent au départ des instructeurs
israéliens de la DSP.
Pendant ce temps, à la frontière sud du pays, 2 000
anciens gendarmes katangais et leurs fils enrôlés dans l'armée angolaise, attendent
leur heure, donnant des sueurs froides à Mobutu, déjà échaudé par les invasions de
1977 et de 1978. Dans ce contexte confus, le Zaïre fait l'objet de démarches de
mercenaires qui sentent là un nouveau marché potentiel. (...) Dés octobre 1991,
révèle l'hebdomadaire belge "Panorama", une vingtaine de mercenaires ont été
recrutés à Anvers par cinq sociétés belges opérant au Zaïre. En février 1992, selon
le "Journal de Genève", le conseiller aux finances de Mobutu, Bosekota
sollicite la couverture de la banque Belgolaise pour un crédit de 97 millions de dollars.
Objectif: recruter 140 "techniciens" angolais pour la DSP. L'UNITA pointée du
doigt par les manifestants ayant entendu des militaires s'exprimer en portugais en
février 1992 lors de la marche de la paix organisée par les chrétiens de Kinshasa
réprimée dans le sang, dément catégoriquement.
Quatre ans plus tard, la situation s'est encore
détériorée. Le Zaïre, interdit de coopération militaire occidentale, se trouve de
surcroît sous le coup d'un embargo sur les livraisons d'armes visant les anciens
miliciens et militaires hutus rwandais réfugiés sur son territoire après le génocide
de 1994. Aussi, quand les rebelles de l'Alliance des Forces Démocratiques pour la
Libération du Congo-Zaïre (AFDL) de Laurent Kabila, appuyés par le Rwanda et l'Ouganda
lancent l'invasion du pays en septembre 1996, l'entourage de Mobutu, se décide à
recruter au grand jour des mercenaires pour repousser l'invasion.
L'opération est confiée à une vieille connaissance du
maréchal, Christian Tavernier. Ce dernier avait déjà repris du service en décembre
1995, comme conseiller militaire, en concoctant un plan de restructuration de l'armée qui
ne sera jamais appliqué. Tavernier effectue aussi des missions de lobbying et de
renseignement pour le compte de Mobutu. Se prévalant de son engagement passé au service
de la sécession katangaise, il sonde avec son ami le pilote Roger Bracco, le 8 juillet
1996 à Bruxelles, le docteur Emile Ilunga, patron du bras politique des ex-gendarmes
katangais, le Conseil National de la Révolution (CNR). Au cours d'un déjeuner dans un
restaurant bruxellois, Ilunga, mis en confiance, dévoile que 6 OOO de ses hommes
regroupés dans le 24ème régiment de commandos des Forces Armées Angolaises, envisagent
de lancer une offensive sur la frontière Sud du Zaïre.
Ayant échoué dans ses tentatives de persuader le premier
ministre belge Jean-Luc Dehaene de voler au secours de Mobutu, Tavernier se tourne alors
vers Fernand Wibaux, le "Monsieur Afrique bis" de l'Elysée. Du côté
français, toutefois, Tavernier n'obtient pas grand chose. Tout au plus, les réseaux
Denard avec le concours de François-Xavier Sidos, un permanent du Front National,
rescapé de l'expédition de 1995 aux Comores, mettent à sa disposition trente hommes:
des anciens des Comores, et quelques gaillards à l'expérience sommaire: "des
colleurs d'affiche très aguerris au maniement du manche de pioche dans les rues de Paris,
moins rompus à celui du mortier" raconte un ancien mercenaire au Figaro.
Insuffisant. C'est alors qu'une compagnie française de
téléphonie satellitaire, Geolink, propose à Wibaux de recruter une centaine de
militaires serbes. Grâce à des complicités de l'appareil d'Etat serbe et de la DST, ces
hommes commandés par le colonel "Dominic Yugo" s'installent entre fin décembre
à Kisangani. La suite est relatée en détail dans le reportage publié dans la revue
Raids par le photographe belge Thierry Charlier, qui a accompagné les mercenaires sur le
terrain.
Mais à tous égards, l'opération est mal emmanchée.
Entre Serbes et Français, c'est la mésentente. Les
seconds qui perçoivent un salaire de 30 000 francs (trois mois payés d'avance) accusent
les premiers qui acceptent une solde mensuelle cinq fois moindre d'être des
"gâche-métier". Le manque de coordination est total: les Français n'ont
jamais disposé de l'appui aérien des Serbes, et les rapports entre Zaïrois et Serbes
sont exécrables, après que les seconds aient bombardé par mégarde une colonne de
l'armée zaïroise.
Tavernier, surnommé "la fouine" ou "le
serpent à lunettes", perd vite son ascendant sur ses hommes: on le voit plus souvent
parader dans les couloirs de l'hôtel Memling de Kinshasa, d'où il harangue, téléphone
satellitaire en main, les rédactions de Bruxelles, que sur le terrain. Les moyens aussi
sont insuffisants: les trois Aermacchi MB-325 K, l'Andover et les trois hélicoptères
MI-24 des mercenaires ont été acquis en leasing par le financier zaïrois de
l'opération, Seti Yale, conseiller à la sécurité de Mobutu. Le choix du quartier
général des mercenaires à Watsa dans le Haut-Congo, n'est pas décidé en fonction de
critères militaires mais simplement parce que Tavernier a obtenu des autorités le droit
d'exploiter les concessions de l'Office des Mines d'Or de Kilo-Moto, situées à
proximité. Car pour le reste, la ville n'a aucun intérêt stratégique.
De surcroît, les crimes de guerre perpétrés par les
Serbes leur aliènent totalement la population. Outre, le bombardement inutile des villes
de Bukavu, de Shabunda et de Walikale le 17 février 1997, Amnesty International et la
Fédération Internationale des Droits de l'Homme dénoncent les exécutions de dizaines
de civils, soupçonnés de collaboration avec les rebelles. Dont deux prédicateurs de
l'église néo-apostolique, abattus début mars par Yugo en personne.
En aucun cas, les mercenaires de Tavernier ne pouvaient
gagner cette guerre. La France inhibée par la politique de François Mitterrand au Rwanda
n'était pas en mesure de leur apporter un soutien significatif. En outre, dés le
départ, le haut commandement de l'armée zaïroise avait pris une bonne option sur la
défaite: le chef d'Etat-major, le général Eluki Monga Aundu avait détourné les stocks
de carburant de l'armée pour alimenter sa flotte de taxis. Et les patrons de la Garde
Civile et de la DSP, les généraux Baramoto et Nzimbi, avaient au préalable exporté en
masse des armes vers Brazzaville. Le système Mobutu, après avoir cannibalisé l'appareil
économique est allé jusqu'au bout de sa logique suicidaire, en cannibalisant aussi sa
propre armée.
Pour autant, la déroute de Tavernier et des Serbes ne
constitue pas un échec des mercenaires en général mais seulement celle de la catégorie
d'entre eux qui était soutenue par les réseaux déclinants ou en recomposition de la
"Françafrique". Car l'adversaire aussi a compté sur un concours militaire
privé mais plus discret.
Ainsi, confie Kathi Austin, consultante pour
l'organisation Human Rights Watch Arms Project, la société américaine Ronco Corporation
qui avait passé un contrat de déminage en 1995 avec le gouvernement de Kigali, a aussi
importé des véhicules de transport pour l'Armée Patriotique Rwandaise (APR). Compte
tenu du soutien actif apporté par l'APR aux rebelles congolais, il est raisonnable de
penser que ce matériel ait été utilisé lors de l'offensive au Congo. Qui plus est, les
hommes de Ronco étaient tous des anciens des Special Forces et leur effectif de plusieurs
dizaines d'hommes à la mi-1996 dépassait largement le nombre affecté habituellement à
la formation de démineurs locaux, lors des missions de ce type. Selon la chercheuse
américaine, (...)
ARNAUD DE LA GRANGE, Zaïre, la débâche des chiens de
guerre, Le Figaro, 7 avril 1997
THIERRY CHARLIER, Les mercenaires français au Zaïre,
Raids, mai 1997