| "Kabila :
chronique d'une débacle annoncée" de Jean-Bernard Gervais |
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| Troisième partie La vermine tutsie (Titre)
Lorsque survint la
saison sèche, au mois de mai, lactualité était plutôt creuse et je commençais
à mennuyer sérieusement. Je pensais partir. Javais fait une croix sur mon
interview exclusive de Kabila, et Kinshasa nétait plus animée par cette fièvre
révolutionnaire qui avait caractérisé les premiers mois de règne du « Mzee ».
Le gouverneur de la ville, Théophile Mbemba, avait pris diverses mesures fort peu
populaires qui nétaient pas faites pour ragaillardir les gens. Il avait interdit
les kiosques à boissons, parce que leur propriétaires ne voulaient pas ou ne
pouvaient pas sacquitter de taxes gouvernementales. Les vendeurs de
journaux étaient sans cesse harcelés par la soldatesque commissionnée par les nouveaux
censeurs. Certains commerces étaient brutalement fermés parce quils
narrivaient pas à sacquitter des nouveaux impôts, tels que le Fonds de
promotion de lindustrie. Les droits de lhomme, pour le nouveau gouvernement,
nétaient que chimère. Depuis larrivée au ministère de lIntérieur de
Gaétan Kakudji, la répression népargnait personne.
Lon avait remis au goût du jour
lusage du fouet et de la chicote. Ainsi, lorsque le cortège présidentiel, qui
comptait plusieurs chars antiaériens et une dizaine de voitures de prestige, traversait
le boulevard du Trente-juin, toute personne qui osait bouger avait droit au fouet, une
pratique qui avait disparu avec la décolonisation.
À lespoir avaient succédé le
dépit et labnégation. La misère saccentuait sous le coup des mesures visant
à réduire lampleur de léconomie informelle, une économie de survie qui
échappait au contrôle de lÉtat. Et la corruption se faisait plus présente. Un
exemple. À Kinshasa, le métier de « déclarant » consiste à dédouaner les
marchandises arrivant par laéroport de NDjili ou par le port de Matadi. Au
milieu de lannée, une centaine de déclarants manifestaient contre les surtaxes et
les détournements dargent dont se rendait coupable le directeur adjoint de
lOfida. Ces malheureux furent tous arrêtés et jetés au cachot. Non seulement les
dirigeants prenaient-ils goût à largent facilement gagné, mais ils se
réservaient aussi le droit à limpunité. Les nouveaux intouchables faisaient leur
entrée sur la scène politique congolaise.
Cest sûrement pour oublier le temps
présent que Kabila voulut organiser une magnifique cérémonie commémorative de la prise
de pouvoir par lAFDL. Je ne voyais aucun intérêt à assister à cette fête.
Cest mon ami William, que je croisai quelques jours avant ce fameux 17 mai, qui
mincita à l'y accompagner : « Tous les chefs dÉtat de la
sous-région seront là. Joins-toi à nous ! » Soit. Une agitation sans
précédent sétait emparée de la ville. Des journalistes du monde entier avaient
investi les deux principaux hôtels de Kinshasa. En effet, cétait le moment ou
jamais de faire un bilan, après une année dexercice du pouvoir. Jai
rencontré à cette occasion le leader dun groupuscule marxiste belge, fort connu
dans les milieux tiers-mondistes pour ses positions extrémistes. Lui aussi venait faire
létat des lieux. Il se sentait dautant plus concerné quil avait
participé financièrement, au début des années 80, à la préparation de
lattaque de la ville de Moba par LDK.
Hélène me la présenté. Plutôt
voûté, la peau infiniment blanche et les cheveux infiniment noirs, cet homme politique,
qui était aussi écrivain et journaliste, avait tout du curé : le sens de la morale
rigoriste, le goût de la pauvreté, la perversion, le masochisme et labnégation.
À tel point que son parti politique était devenu une véritable chapelle qui ne
regroupait plus que ses fidèles, sectaires et revanchards, adorant tous le même
Dieu : Pierre Mulele. Après plus dune heure de conversation avec cet apôtre
lumumbiste, je le quittai, angoissé par ses propos : tout pour lui nétait que
complot, et il ne pensait pas que Kabila puisse tenir une année de plus au pouvoir.
Paroles prémonitoires
À lappui de ses propos, il avançait des noms qui
faisaient frémir. Ceux, par exemple, de Numbi ou Leta, respectivement adjoint du chef
détat-major James Kabare, et numéro deux de lANR. Ces hommes avaient, sous
Mobutu, entretenu des relations privilégiées avec le premier ministre Kengo Wa Dondo et
avec les pontes de la Division spéciale présidentielle (DSP), la garde prétorienne de
Mobutu.
Cette cérémonie était
aussi loccasion pour les affairistes de tenter de signer des contrats mirifiques
avec Kabila. À Kinshasa, ces personnages sans scrupule étaient surnommés les
« aventuriers ». À la fois contrebandiers, agents de renseignement et
pseudo-légionnaires, ils considéraient Kinshasa comme leur terre promise. Sous Mobutu,
il leur suffisait de passer une alliance avec un général pour pouvoir importer et
exporter tout ce quils désiraient. Avec larrêt de toute aide
internationale, pendant les années 90, ils avaient réussi par se rendre
indispensable au régime : ils blanchissaient largent, fournissaient même les
planches à billet, et mettaient en relation les mobutistes avec les mafias du monde
entier. Au tout début de mon séjour, Pierre mavait montré un carnet
dadresses quil avait retrouvé dans la villa quil occupait. Appartenant
à un ancien mobutiste dorigine belge, il était rempli dadresses en Sicile,
de noms italiens connus du grand public pour avoir été cités par les médias lors
denquête sur la mafia
Depuis larrivée de Kabila, leurs activités
sétaient faites plutôt discrètes, mais ils espéraient tous refaire un jour
surface. Cest à cette époque que je rencontrai un ancien commandant de
larmée française surnommé « le Martiniquais », qui occupait sa
retraite en jouant les hommes daffaires dans tous les coins chauds de la planète.
Il mexpliqua le principe de son commerce : revendre à prix dor, en temps
de guerre, des articles de qualité médiocre. Le gouvernement de Kabila n'ayant pas
encore emporté ladhésion de la communauté internationale, cet Antillais qui
articulait ses mots avec difficulté, et dont chacune des phrases quil prononçait
était truffée dau moins un truc ou machin, avait des chances de
senrichir pour peu que ses contrats soient honorés. Ce qui était fort improbable.
Dans le même registre, il y avait là un
Suisse qui pensait avoir décroché le contrat du siècle pour sa petite boîte de
communication : promouvoir limage de Kabila en Europe. Dautres
aventuriers un peu plus audacieux avaient fait le voyage en espérant décrocher
lexploitation dun gisement aurifère, diamantifère ou cuprifère.
Tout ce beau monde se pressait à la
cérémonie qui était censée consacrer Kabila comme chef dÉtat. En début de
semaine, le président du Congo-Brazzaville avait fait le déplacement à Kinshasa :
les frères ennemis semblaient se réconcilier, après une brouille de plusieurs mois (en
juillet 1997, Kabila avait en effet accusé Denis Sassou Nguesso dhéberger des
éléments de la DSP ainsi que des miliciens rwandais, ennemis déclarés de lAFDL).
Tout semblait fort bien parti jusquà ce que lon apprenne, à la veille du
sommet, que la commémoration avait été annulée.
Sur les onze chefs dÉtat invités,
seulement deux avaient fait le déplacement : Mugabe, le belliqueux président
zimbabwéen, et Patassé, le chef dÉtat corrompu du Centrafrique. Excuse officielle
invoquée le soir même, sur les écrans de télévision, par le ministre de la
Coopération internationale, Célestin Lwanghy : le déclenchement de la guerre entre
lÉrythrée et lÉthiopie, deux pays qui auraient dû participer au sommet.
Lwanghy oubliait de dire que ni le président ougandais Museveni ni le président rwandais
Bizimungu, et encore moins le vice-président rwandais Kagame, navaient fait le
déplacement.
[Saut de page]
La brouille que les
journalistes supputaient entre le Rwanda et lOuganda dune part, et la RDC
dautre part, s'étalait sur la place publique. Quelques jours auparavant, Yoweri
Museveni avait confié à un chef dÉtat africain que Kabila ne contrôlait
absolument rien dans son pays. Cette simple remarque avait eu pour conséquence le
désistement de nombreux participants au sommet, et lannulation in extremis
de la conférence. Les pays limitrophes accusaient Kabila dentretenir les multiples
rébellions qui paralysaient en partie lexistence des États angolais, rwandais et
ougandais. Cet échec diplomatique était un terrible camouflet pour LDK. Pris dune
rage folle, le président congolais allait déclencher une vaste opération
dépuration gouvernementale qui nallait pas épargner mes amis.
Entre-temps, les médias internationaux
lui avaient réservé lune des couvertures de presse les plus négatives de
lhistoire de lAfrique contemporaine. Comme un seul homme, les journalistes
avaient déploré les graves atteintes aux droits de lhomme, le népotisme, la
gabegie, le tribalisme et la corruption. À peine assis sur le trône, Kabila était
déjà en fin de règne. Ses anciens alliés africains et les ex-puissances tutélaires
lui avaient enlevé toute confiance. Qui plus est, lONU faisait publier au même
moment un rapport dénonçant les massacres de réfugiés hutus commis par les troupes de
lAFDL, aidées dans cette tâche par les troupes rwandaises. Et pour couronner le
tout, ni la Banque mondiale ni le FMI navaient repris leur coopération. Le ministre
des Finances, Ferdinand Tala Ngay, avait bien promis de rembourser les dettes de
lÉtat congolais, mais il avait été désavoué, à son retour à Kinshasa, par le
président en personne. Acculé, le gouvernement allait finalement verser des mensualités
de 500 000 dollars à la Banque mondiale. Quant aux investisseurs étrangers, ils
étaient échaudés par les accords précédemment dénoncés par le gouvernement. Kabila
semblait fini, et lon se demandait bien comment il allait sortir de cette
souricière.
Deux ou trois jours après le sommet
avorté, Eric, mon ami et voisin de palier, pénétrait comme un fou dans ma chambre.
C'était un vendredi soir : « Est-ce que tu as écouté les informations,
hier ? », m'interrogea-t-il. Comme par malheur, ma télévision et ma radio
étaient tombées en panne depuis deux jours. Je lui répondis donc par la négative.
« Mpoyo a accusé Museveni de voler lor et le bois de lest du
Congo ! », cria-t-il, hystérique. Cétait une nouvelle proprement
ahurissante. Museveni, lhomme qui incarnait le renouveau de lAfrique, était
comparé à un vulgaire voyou, un délinquant récidiviste. À nen pas douter,
cétait une déclaration de guerre en bonne et due forme. Un seul détail
méchappait. Comment Kabila pouvait-il donc déclarer la guerre à lOuganda,
alors que ses services de renseignement et toute son armée étaient truffés
dofficiers rwandais et ougandais ?
[Saut de page]
Je ne me rappelle
plus tous les détails. Une soirée bien arrosée à lAmbassadeur, quelques plats
loso et mpiodi consommés dans la rue, puis une
fille qui éructe, et moi qui lenvoie promener. Quelques jours auparavant, elle
était montée chez moi et mavait accordé un crédit que je refusai de payer
lorsque je la revis. Pour quelques dollars, ce soir là, elle avait provoqué un scandale
et avait réussi à alerter la police. Aussitôt, les hommes en jaune mont conduit
au commissariat. Je les ai insultés, et ils ont été obligés de me passer les menottes.
Il y avait là une jeune policière katangaise dont les tresses se dressaient sur sa
tête. Elle était remontée contre moi. Je devais être particulièrement arrogant. À
propos de cette fille, je ne me souviens que dune chose : elle a voulu se
servir de la matraque quelle portait pour me faire taire. Seul son collègue a pu
désamorcer la fureur qui lanimait. Ce même collègue devait me demander 100
dollars pour me libérer aussitôt. Je refusai. Jétais donc condamné à attendre,
jusquau petit matin, linspecteur provincial adjoint qui déciderait de mon
avenir.
Celui-ci se présenta aux environs de
6 heures. Il était plutôt massif, le regard inquisiteur. Il était originaire du
même village que Kabila, mavait annoncé, pendant la soirée, la policière qui
voulait me transformer en charpie. Encore un ex-gendarme katangais qui se retrouvait à un
poste subalterne. Après mavoir dévisagé et avoir pris connaissance du motif de
mon arrestation, il décida de me libérer. Manque de chance : le soldat qui
mavait arrêté fit son rapport et lui apprit que javais des origines
rwandaises. Subitement, son attitude changea. Linspecteur voulut vérifier mes
papiers et saperçut que mon visa nétait pas en règle. Le policier, fâché
de ne pas avoir obtenu son billet de 100 doll, maccusa aussi davoir
tenté de le corrompre. Mon compte était bon : je fus transféré au commissariat
central pour tentative de corruption.
Alors que la fille qui me
soudoyait la veille était relâchée vers midi, je fus conduit dans un cachot sinistre
gardé par deux militaires de la Police d'intervention rapide 27. Ce lieu de
détention résumait parfaitement le paradoxe des prisons africaines : la majorité
des détenus étaient des innocents attendant un hypothétique jugement en supportant des
conditions de vie tout à fait inhumaines. Dans ces prisons sordides, il était rare de
sen sortir sans avoir été torturé. Heureusement pour moi, Kabila essayait
d« humaniser » le milieu carcéral, et les mauvais traitements avaient
été en partie bannis. Mais les mauvaises conditions dhygiène provoquaient la
malaria, une maladie mortelle.
Lune des seules personnes
apparemment coupables enfermée parmi nous était un Camerounais. Un faussaire fort
érudit, aux manières de gentleman. Bizarrement, à Kinshasa, les Ouest-Africains
sétaient spécialisés dans la contrefaçon. La télévision nationale diffusait
quotidiennement des procès de Libériens, Sierra-Léonais, Camerounais
accusés
davoir fabriqué ou davoir usé de fausses coupures de billets verts. Quand
jaurai été libéré, on me mettra en contact avec ces trafiquants de fausse
monnaie qui me livreront quelques explications sur leur étrange commerce. Il y avait
encore un Congolais originaire de la province de l'Équateur qui sétait battu à
mains nues contre les forces de lordre. On lui avait demandé 500 dollars pour sa
libération. Du temps de Mobutu, il avait occupé une haute fonction dans
ladministration : directeur adjoint de lImmigration. Maintenant, avec le
changement de régime, il nétait plus rien. À la fin du mois de juin, je le
rencontrai à la sortie de lhôtel Memling. Il mendiait quelques zaïres à un ami
qui avait réussi à conserver sa place au soleil sous le nouveau régime.
Ladministration était toujours dirigée par les « gens du passé »,
faute de cadres kabilistes.
La prison comprenait deux pièces. La
première était la salle dattente, où ne pouvaient séjourner que les détenus de
« haut rang » : souvent des Libanais ou des officiers de larmée.
La deuxième partie était réservée au petit peuple : cétaient les cachots
et les pissotières. Jy suis resté une après-midi, puis jai payé un garde
pour quil me laisse coucher dans la salle dattente.
Le soir même de ma mise au cachot,
jétais pris dune violente crise dasthme. Je demandai aux gardes de
m'accompagner chez moi, aux Galeries Albert, afin de me munir de mes médicaments. Ce
quils acceptèrent sans poser de question. Jeus la chance, au retour vers la
prison, dassister à la tournée de police de mes anges-gardiens. Décidément, rien
navait changé sous Kabila. Les policiers samusaient à poursuivre des quidams
quils accusaient dinfractions, afin de les soudoyer. Jai ainsi vu un
pasteur verser une cinquantaine de dollars pour ne pas finir au cachot : on
laccusait dexcès de vitesse alors quil ne dépassait pas les 40 km/h.
Un peu plus loin, léquipée a failli mal tourner pour les policiers. Ils avaient
tout simplement arrêté lambassadeur itinérant de la RDC, qui faisait un tour en
voiture, à la recherche d'une kamouke. Après cette mésaventure, les gardiens de
la paix ont menacé un taximan de lui supprimer son permis de conduire. Contre une
dizaine de dollars, le brave homme a pu continuer à exercer son métier. Au bout du
compte, les policiers se sont partagés le butin : une quinzaine de dollars chacun.
Le racket était entré dans les murs, ou plutôt, il nen était jamais sorti.
Et comment le leur reprocher ? Les salaires nétaient toujours pas versés.
Ceux qui possédaient le « monopole de la violence » en abusaient pour pouvoir
survivre. Quant au gros de la population, elle vivait de combines, de petites arnaques
quotidiennes.
Le lendemain matin,
jeus enfin le droit de me servir dun Telecel. Rapidement, jappelai
Hélène et lui expliquai en deux mots mon problème. Je lui demandai de prévenir le
ministre de lInformation, Raphaèl Ghenda, qui aurait pu facilement intervenir pour
me faire relâcher. Mais Hélène mapprit que le ministre avait été arrêté.
Kabila avait commencé les grandes purges. Le vice-ministre et le ministre au Portefeuille
(en charge des entreprises publiques), celui de l'Énergie et celui du Plan avaient, eux
aussi, été arrêtés. Pendant la même semaine, on avait torturé celui qui allait, dès
juillet 1998, devenir ministre de lInformation, Didier Mumengi,
lun des plus zélés tropicalo-fascistes de Kabila. En mai 1998, au moment de son
arrestation, il était directeur de cabinet du ministre de la Coopération, Célestin
Lwanghy. On laccusait davoir diffusé, sur la chaîne de TV nationale, un clip
ambigu dévoilant des images de massacres, au moment où lONU accusait Kabila
davoir éliminé des Hutus par milliers. Je me trouvai tout désemparé.
Les personnes qui auraient pu me sortir de
prison allait bientôt me rejoindre
Je navais plus droit quà un seul
coup de fil : je pensai aussitôt à Munene, le vice-ministre de lIntérieur,
avec qui jentretenais de bons rapports. Je tombai sur sa secrétaire, Tantine Lucie,
qui mappréciait, je ne sais pourquoi. Compréhensive, elle transmit mon message de
détresse au vice-ministre qui, le soir même, ordonna ma libération. Sa Jeep personnelle
fut mise à ma disposition, et jeus droit, le lendemain matin, aux excuses de
linspecteur provincial adjoint qui prit bien soin de relever mes coordonnées ainsi
que celles de Pierre.
À ma sortie de prison, je maperçus
que latmosphère était électrique. Hélène maccorda très peu de temps
lorsque je lui rendis visite à lhôtel Memling. Elle était anxieuse. Et cest
compréhensible : depuis son arrivée à Kinshasa, elle avait suivi Raphaèl Ghenda
comme son ombre. Durant la mission de clarification menée à Paris, en avril, par le
ministre de l'Information Ghenda, elle s'était même chargée des finances de la
délégation
Après l'arrestation du ministre, elle perdait là son principal
soutien et se demandait comment continuer à vivre. La réponse fut assez aisée à
trouver : tout simplement, elle se rapprocha de Kinkela, le ministre qui voulait
méloigner de Kinshasa. Et ensemble, à plusieurs reprises, ils échafaudèrent des
plans pour me faire quitter le pays. Jappris plus tard qu'Hélène essayait de me
« salir » auprès de mes parents et de mes proches.
Mes amis, tout comme Hélène, étaient
stressés. Mais pour dautres raisons. Je les retrouvai, le soir même, à la
terrasse de Chez Didier. Le commandant Alexis « cherchait largent ».
Depuis plusieurs mois, les militaires nétaient plus payés et vivaient de la
générosité publique, ou bien de rapines. Fred, lui, sinquiétait de
lattitude des militaires katangais, avec qui les accrochages se multipliaient jour
après jour. La rivalité Tutsis-Katangais ressemblait de plus en plus à une guerre
ouverte.
Le commandant Patrick, Kakou, Iraquiza
tous des Banyamulenge employés dans larmée et les services de
renseignement avaient été démobilisés. Kabila, tout doucement, se
débarrassait de ceux par qui la révolution congolaise était arrivée. Il considérait
les Banyamulenge comme les alliés objectifs des Rwandais, donc comme ses ennemis.
Quelques jours avant mon arrestation,
lun de nos amis, le fils dun général rwandais, sétait fait tabasser
par des militaires katangais qui formaient lossature de la police nationale. Motif
de ce passage à tabac : une facture impayée. La situation était de plus en plus
morose sur tous les plans.
Je dus quitter mon appartement des
Galeries Albert. Pauline ny habitait plus, et je ne souhaitais pas rester seul avec
sa famille qui mavait volé une grande partie de mes affaires pendant mon séjour en
prison. Il me fallait trouver un endroit où coucher, et je navais plus
dargent. Je redoutais plus que tout de me retrouver à Kinshasa sans domicile fixe.
Cest alors que je demandai un coup de main à mon ami Lol. Une grande épopée, la
dernière à Kinshasa, venait de commencer.
[Saut de page]
Lol était un fils
de bonne famille. Malgré lalcool, les filles, les difficultés matérielles et
lamitié quil éprouvait pour quelques mauvais garçons en rupture de ban, ces
chiens de guerre qui moffrirent lhospitalité et avec qui jallais faire
la noce au banquet de lamitié. Lorsque nous fîmes connaissance, en avril 1998, il
venait de se faire éjecter de la Demiaap. Il éprouvait le plus grand mal pour se
nourrir, se vêtir, se loger. Mais Lol était un vrai Kinois et connaissait énormément
de gens. À chacune de ses galères, il trouvait quelquun pour le dépanner. Lorsque
je lui soumis mon problème, il me proposa de venir dormir chez lui, puis il se rétracta.
Il mexpliqua que, pour ma tranquillité et la poursuite de mon travail de
journaliste, cet endroit ne pouvait me convenir : il était principalement habité
par des soldats, qui lavaient transformé en base militaire. Néanmoins, il me
conseilla de madresser à Eric, mon ami du quatrième étage, le spécialiste en
trafics dinfluence.
Lorsque jallai le voir, Eric était
occupé à communiquer le montant de ses « honoraires » à une jeune
ménagère qui rêvait de rejoindre sa famille en Suisse. Il me fit patienter et
moffrit un lait caillé qui provenait de sa région dorigine, le Kivu.
Quelques instants plus tard, Eric me proposa une solution à mes ennuis : habiter la
petite maison de sa sur, située à quinze minutes à pied du centre-ville.
Jacceptai, sans savoir exactement où se trouvait le quartier proprement dit. Le
soir même, Eric, Lol et moi nous rendîmes sur les lieux.
Le quartier était populaire, situé dans
lancienne Cité indigène. Les eaux usagées séchappaient devant le portail
par une rigole creusée à la va-vite. Tout près de la propriété, une petite épicerie
comme il y en a tant en République démocratique du Congo, devant laquelle le commerçant
avait installé une terrasse chaises et tables en plastique venues de
Dubaï où lon servait, indistinctement, de la Skol et de la Primus.
Bien sûr, une énorme sono crachant les derniers succès de Koffi Olomide donnait envie
de danser la Ndumbolo.
La voisine, qui
fréquentait assidûment le bar, ne sasseyait jamais à la terrasse sans sa marmite,
où mijotaient des pieds de porc quelle vendait pour quelques zaïres la pièce.
Passé le portail, nous atterrissions dans une longue cour sablonneuse où se succédaient
plusieurs maisons se ressemblant étrangement : basses, toit en tôle, petites
lucarnes mal taillées dans un mur en ciment
La première de ces maisons était la
nôtre. Les deux autres appartenaient à une famille originaire du Manyema, une région
située à louest du Kivu. Lintérieur était composé de deux pièces, à peu
près aussi grande lune que lautre, d'un salon et d'une chambre. Le
climatiseur ronronnait au pied de la taie doreiller, pendant quun ventilateur
placé sous une des fenêtres aérait le salon où sétalaient deux fauteuils, un
canapé, un réfrigérateur et une petite télé. Cétait une constante des foyers
congolais de la classe moyenne : lextérieur était toujours repoussant mais
rien ne manquait à lintérieur. Et bien des fois, cétait meublé avec
coquetterie. Les Kinois avaient en général bon goût, et ils en faisaient étalage dans
lhabillement et lameublement, malgré la misère. Jallais habiter dans
ce quartier une petite semaine, partageant le quotidien du Kinois moyen : les files
dattente le matin, pour attraper un taxi ; la poussière sur le chemin du
retour ; les « ya jean », petits morceaux de veau cuisinés et
frits, enrobés dans une feuille végétale, que lon mange en quelques minutes dans
un « pistolet » 28 ; les bières que lon boit jusquà les
vomir ; la vie à Kinshasa
Dans cette ville, on côtoyait le néant
en permanence. Néant professionnel, puisque personne, à vrai dire, ne pratiquait
réellement un métier. Néant de la pensée : les intellectuels avaient tous été
« suicidés » par Mobutu. Néant architectural : plus rien ne tenait
debout. Néant politique, économique, financier, sentimental
Tout était au niveau
zéro, et personne navait réellement envie de bâtir quoi que ce soit. À Kin', on
avait cessé de croire en lavenir depuis un bon bout de temps. On se contentait de
recycler les décombres dune époque que lon disait glorieuse, telle cette
libraire improvisée qui revendait dans la rue une pleine cargaison dun ouvrage
maintenant épuisé, une biographie de Mobutu intitulée Dignité pour lAfrique.
Tristesse.
[Saut de page]
Avec Pierre, les
rapports sétaient considérablement rafraîchis. En fait, depuis le mois de mars,
nous ne nous voyions plus, sinon par hasard. Javais publié un article où je
faisais référence à un conseiller du secrétaire général de l'AFDL qui prévoyait une
bataille sans nom pour chasser les Tutsis du pouvoir, et Pierre pensait que je
lavais cité, alors quil ne mavait rien dit là-dessus. De mon coté, je
me justifiai en lui confiant que javais interviewé un autre conseiller, qui
mavait effectivement parlé dune guerre politico-ethnique au sommet du
pouvoir. Pierre avait pris peur, tout simplement parce que ce que javançais était
exact. Les événements de lété allaient nous le prouver.
Je ne savais pas que lui et ses amis
préparaient déjà la contre-offensive. Il était effrayé à lidée dêtre
découvert. Il avait donc décidé de méviter, tout comme il évitait tout contact
avec la presse. Il était quasiment rentré en clandestinité. Et les récents
événements politiques ne lencourageaient pas à sortir de sa tanière. Après les
diatribes de Mpoyo contre lOuganda et le Rwanda, Kabila avait maintenant pris le
relais et lopinion publique sattendait à ce que les « Rwandais »
au pouvoir quittent le pays avec perte et fracas. Chaque jour, les quotidiens kinois
propageaient la rumeur du départ de James Kabare, le mystérieux chef détat-major
intérimaire des Forces armées congolaises issu de lArmée patriotique rwandaise.
Cet homme napparaissait jamais en public, et peu de gens savaient à quoi il
ressemblait. Du fait de sa très grande discrétion, les Kinois faisaient circuler
énormément de ragots le concernant. Par exemple, on disait de lui quil était le
fils naturel de Kabila. Ce qui est sûr, cest quil était la cible de tous les
anciens gendarmes katangais, lesquels ne rêvaient que dune chose : le
renverser pour lui ravir sa place.
Il est bien évident que, dans un tel
contexte, Bugera et Karaha marchaient sur des ufs. Dailleurs, il semblerait
que Karaha ait été détenu en résidence surveillée, dans le Palais de marbre, la
résidence de Kabila, pour livrer au « boss » son emploi du temps des
dernières semaines, peu après ce fameux 17 mai. Il est vrai que son ministère fut en
partie responsable de léchec de la conférence sur les Grands lacs
Donc, je
ne fréquentais plus guère que Lol et sa bande, avec qui nous passions des journées
entières à arpenter les artères de Kinshasa. Des mauvais garçons
pratiquement tous des militaires démobilisés par Kabila qui
profitaient de la vie comme elle venait
Le commandant Patrick, un grand gaillard
dune trentaine dannées, me racontait ses exploits à la guerre et sa
formation en Belgique et en France : « Jai été formé pour les actions
de guérilla, dantiguerilla, de terrorisme et dantiterrorisme. Je suis
parachutiste et légionnaire
» Il nen finissait pas de rallonger la
liste des femmes et des enfants quil avait arrachés aux mains de bandits notoires.
Patrick avait un véritable cur dartichaut. Il jouait aux durs, mais le jour
où il a fallu reprendre les armes, le 2 août 1998, il est resté au bar écluser sa
dernière bière. Le lendemain, les sbires de Kabila le cueilleront en tenue de
camouflage, sur son sofa, souriant. Il les attendait. Et il savait quil allait
mourir.
Patrick ma fait boire en compagnie
dune faune égarée qui composait larmée de Kabila. Il y avait des Congolais,
libérés des geôles tanzaniennes, souvent des condamnés à mort que lon avait
relâchés pour quils combattent Mobutu. Il y avait aussi des miliciens tutsis
burundais, les fameux « Sans Défaite » qui avaient semé la terreur à
Bujumbura, en 1996, et dont le président Buyoya sétait ensuite débarrassé. Tout
comme Kagame au Rwanda, qui avait envoyé sur le front les éléments les plus
sanguinaires de lAPR.
Après avoir passé une semaine chez Eric,
je reçus de largent frais de ma rédaction et décidai de quitter les lieux. Nous
étions dans la première quinzaine du mois de juillet. Il me fallait trouver une chambre
rapidement. Jallai donc à lhôtel Phénix, à lécart du centre-ville,
dans un quartier réputé abriter une grande partie de la population libanaise de
Kinshasa. Est-ce un effet du hasard si ce quartier est aussi un repaire de
faux-monnayeurs, de dealers et de prostituées ? Jy ai rencontré des
Libériens qui mont exhibé du papier-monnaie américain. Il leur manquait du
matériel pour monter un laboratoire de fabrication de faux dollars. Et ils voulaient
massocier à leurs combines. Bien sûr, je refusai.
Jy ai aussi fait la connaissance de
vieux aventuriers anglais, suisses ou américains. Des baroudeurs finis qui possédaient
des concessions diamantifères au Kasaï, et venaient dépenser des centaines de dollars
à Kinshasa en fêtes somptuaires. Le soir, nous sortions Chez Charlie manger des maboke
de la viande de poulet agrémentée d'une sauce pimentée ,
écouter un peu de musique, rencontrer des filles. À la même époque, je me liai
damitié avec Kakou et Prosper, deux amis de Lol, deux jeunes Tutsis qui passaient
leur temps à lhôtel Phénix, à draguer. Lun avait travaillé à la Demiaap,
et lautre était parti « casser le caillou » en Angola
cest à dire travailler dans les concessions diamantifères de Savimbi, le leader de
l'Unita. Leur attitude à mon égard était dictée par la méfiance, mais aussi par la
solidarité. En tant que journaliste français, je représentais pour eux un danger
potentiel ; mais jétais aussi fils de Tutsie, ce qui les obligeait à une
certaine fraternité.
Au bout dun mois dhôtel, mes
poches étaient à nouveau vides. Cette fois-ci, Lol moffrit lhospitalité
dans la maison quil habitait, celle de Prosper. Il sagissait en fait dun
véritable squat tutsi habité par une dizaine de personnes. Jy retrouvai tous ceux
que javais fréquentés au bar Chez Didier. Il y régnait une atmosphère de franche
camaraderie, un peu rude toutefois. Je partageais la chambre de Lol avec trois autres
garçons. Deux matelas pour cinq
La pièce était infestée par les moustiques. Le
seul bruit de leur vol nous empêchait de dormir. Vers 21 heures, en pleine semaine,
nous nous retrouvions tous Chez Sophie, une métisse de Kisangani qui avait monté un
petit troquet où lon consommait des Primus jusquau petit matin. Pour
compléter ses fins de mois, Annie fournissait des renseignements aux
« Français » du Savanana, un dancing situé sur le boulevard du Trente-juin.
Les engueulades et les pétarades se succédaient dans un joyeux brouhaha. Mes
après-midi, je les passais avec Lol, à dériver dans la ville.
Les rédactions parisiennes qui
memployaient étaient parties en vacances se faire bronzer sur les côtes de
Normandie ou dailleurs. Mon billet de retour pour Paris avait expiré, et je
connaissais toujours des problèmes pour lobtention de mon visa. Je me retrouvais
donc cloué à Kinshasa.
Heureusement pour moi, Sophie
nétait pas seulement une tenancière de bar. Cétait aussi la femme dun
Français qui lavait quittée quelques années auparavant. Cet homme lui avait fait
un fils, quil avait décidé délever en France ; il lui avait surtout
promis quil reviendrait la chercher, sans lui préciser de date. Chaque jour, Sophie
scrutait le ciel, espérant apercevoir le Boeing qui lui ramènerait son doux époux. Cela
faisait plus de trois ans quil était parti, mais Sophie y croyait encore. En
attendant, elle mavait adopté. Métis franco-rwandais, je faisais figure à ses
yeux de fils de substitution, et je lui permettais ainsi dassouvir son besoin de
maternité. Cest elle qui soccupa de moi durant la dernière période de mon
existence kinoise. Elle me nourrit et me blanchit, me prodigua maints conseils sur mes
fréquentations. Sophie tombait à pic : jétais fauché.
Au début du mois de juillet, Lol me
permit de rentrer en contact avec un militaire munyamulenge en vue, le commandant
Iraquisa. Ancien lieutenant des Forces armées zaïroises, Iraquisa avait soudain pris du
galon depuis lavènement de lAFDL. Il était devenu le numéro trois de la
Demiaap. Lors du démantèlement de cet organe de renseignement, il en fut le numéro deux
pendant une dizaine de jours, puis fut suspendu de toute ses fonctions, tout comme
lensemble des Tutsis. Cest à ce moment-là que je le rencontrai, peu avant la
fête nationale du 14 juillet, à la terrasse du bar lAmbassadeur. Il avait
une trentaine dannées. Il était grand, fin, la peau très claire, et quelques
cheveux blancs dans sa chevelure signalaient quil exerçait une profession à hauts
risques. Il mapprit quil était orphelin et quil avait choisi le métier
des armes. Il était bourré, mais cela ne modifiait en rien sa lucidité. Il me tint ce
soir-là un discours fracassant, qui était une véritable déclaration de guerre.
Quelques jours auparavant, James Kabare
avait été victime dun attentat : des militaires katangais sétaient
introduits dans sa résidence pour se saisir de lui et larrêter, au motif
quil préparait un coup dÉtat. Sa garde personnelle aurait résisté et fait
reculer lennemi. Laffaire avait été étouffée. Iraquisa, qui était un
proche de James, navait pas goûté la plaisanterie. Lui aussi avait reçu, ces
derniers jours, un arrêté dexpulsion du territoire congolais signé de la main du
président Kabila. Il mavait annoncé quil se préparait à une mort violente,
et m'avait demandé de lévacuer vers Bukavu. L'air grave, il avait ajouté :
« Jamais les Banyamulenge naccepteront de négocier leur
nationalité ! » Larmée refusait désormais de lui signer des fiches de
route pour se rendre dans le Kivu. Il nétait pas le seul. Tous ses collègues
banyamulenge étaient « assignés à résidence ». Les civils, également,
nétaient pas en odeur de sainteté. Un avion de la compagnie Gomair en direction de
Goma navait pas reçu lautorisation de décoller.
Au même moment, lun de mes amis, le
grand Gaby, mavait présenté à un homme daffaires influent qui, lui aussi,
était tutsi. Il tenait absolument à me rencontrer. Dans la première quinzaine du mois
de juillet, je lui rendis visite chez lui, un appartement luxueux situé dans un immeuble
proche du fleuve. Alain sexprimait avec un petit accent belge, qui était tout ce
qui lui restait dun long séjour dans le « plat pays », où il avait
réussi à remplir un carnet dadresses impressionnant. Après mavoir dressé
un tableau alarmiste de la situation économique du pays, Alain mentretint de la
défense de son pays. Selon lui, Kabila tentait en vain de mettre sur pied une armée de
100 000 hommes, lune des plus puissantes dAfrique. Il maffirma
aussi que tout le budget de lÉtat était consacré au surarmement. Selon lui, tous
ces signes démontraient que Kabila se préparait à la guerre.
Je le recontactai quelques semaines plus
tard, et le rencontrai le jour même, peu après la destitution de James Kabare. Il était
très anxieux. Il me reçut deux minutes, puis sexcusa et remit le rendez-vous à
plus tard. Avant que lon se quitte, il me confia que les événements se
précipitaient. Il me demanda si je savais où était passé Kabila. Depuis plusieurs
jours, en effet, le président avait quitté le pays sans que personne ne sache où il se
cachait. Un journaliste congolais mavait dit quil sétait rendu à La
Havane, pour demander un soutien militaire à Fidel Castro. Dautres mavaient
affirmé quil sétait rendu à Kigali, où il navait pas été reçu.
« Il est possible quil se soit rendu en ces deux endroits », me dit
Alain, avant de me quitter. Quelques jours plus tard, Alain quittait la ville pour fuir
vers Brazzaville. De nombreux Tutsis avaient suivi son exemple, deux ou trois semaines
avant le début de la guerre.
[Saut de page]
Lol et moi, sur le
boulevard du Trente-juin, vers 19 heures. Il fait nuit. Toute lannée, dès 18
heures, la nuit tombe brusquement sur Kinshasa. Mais il fait encore chaud. Les nuits
tropicales sont moites. Nous nous promenons. Nous passons devant un bar à putes où sont
stationnées les Jeeps de quelques ONG internationales. Dix minutes auparavant, nous avons
croisé, assis à une terrasse, le commandant Alexis entouré de deux de ses kadogo,
chacun muni de deux Kalashnikovs trop lourdes pour eux. Ils ont à peine dix-sept ans. Le
commandant semblait nerveux. Un peu plus tard, nous avons croisé le commandant Dan, de
lAgence nationale de renseignement. Lui aussi paraissait angoissé. Il nous dit
quil fallait nous attendre à une nouvelle qui ferait leffet dune bombe.
Devant nous, un groupe de Congolais attroupés autour dun poste de télévision.
Nous nous renseignons. Qua-t-on annoncé ce soir aux actualités ? Pas grand
chose, nous répond lun deux. Sinon que le président, de retour de Cuba, a
nommé deux militaires dans larmée. La nouvelle passe inaperçue. Un peu plus loin,
nous apercevons une amie de Lol. Elle est véhiculée. Nous lui demandons de nous
raccompagner chez nous. « Jai limpression que ça ne va pas fort chez
vous. On vient de révoquer James Kabare, le chef détat-major », nous
apprend-elle. Dan ne nous avait pas trompé : la nouvelle est une véritable bombe
atomique. Ce 13 juillet 1998, nous sommes déconcertés.
Peu après la première mésaventure de
James Kabare, lorsquon avait voulu se saisir de lui, nous lavions vu, le
dimanche suivant, se diriger vers laéroport. Javais appris quil
sétait rendu à Kigali, certainement pour mettre les point sur les i. Il
était revenu le lundi suivant, le 6 ou le 7 juillet, et avait fait passer un mot
dordre qui était tombé dans mes oreilles : tout va bien ! Pourtant,
quelques jours auparavant, Lol mavait dit quun avion aurait dû rapatrier tous
les Tutsis vers Kigali et Goma. À ce moment-là, javais rencontré le fils
dun général rwandais, étudiant à Kinshasa. Il mavait appris que le chef de
la sécurité de Kabare sétait fait abattre à la sortie dun hôtel. Il
mavait prédit que Kinshasa serait bientôt à feu et à sang. Et que les Tutsis
allaient quitter Kinshasa pour se replier dans le Kivu. Ce mouvement de population était
déjà entamé.
Le militaire qui devait
remplacer James Kabare à la tête de létat-major sappelait Kifwa. Il avait
auparavant dirigé dune main de fer la police nationale. Cétait, bien sûr,
un proche de Kabila. Non seulement il faisait partie de la même ethnie que le président,
mais il avait aussi été le mari dune des surs du « Mzee »,
maintenant décédée. Il avait été formé dans le maquis angolais ; cétait
lun de ces gendarmes katangais frustrés de navoir pas occupé un poste
important dès la Libération. On disait quil buvait beaucoup. Surtout, on faisait
courir la rumeur selon laquelle il naurait jamais reçu aucune formation militaire.
Dans le maquis, il se serait contenté de jouer les instituteurs pour les enfants des
combattants. À peine nommé, on le comparait déjà au général Baramoto qui, sous
Mobutu, ne devait son haut grade quà sa parenté avec « Toque de
léopard ». Du côté des politiques, cétait aussi le branle-bas de combat.
Kabila avait opéré un nouveau remaniement ministériel, le 1er juin. Bugera devait
y perdre son poste de secrétaire général de lAFDL et être nommé, à titre
« honorifique », ministre dÉtat sans portefeuille. Cétait la fin
du rêve panafricain, lequel agonisait depuis quelques mois. Du jour au lendemain, tous
mes amis se sont retrouvés sans fonction précise. Pierre ne savait plus sil
travaillait encore au secrétariat général ou bien sil devait rejoindre Bugera.
Leurs moyens de télécommunications avaient été coupés, et une grande partie de leurs
véhicules leur avait été supprimée. Début juillet, Bugera navait plus de bureau
et devait travailler à sa résidence.
Kabila leur avait
signifié clairement quil ny avait plus de place pour eux. En quelque sorte,
tous les politiciens et militaires congolais proches des gouvernements rwandais et
ougandais étaient sommés de quitter le territoire. Et ces gens étaient principalement
des Tutsis, ce qui donnait une coloration ethnique à ce revirement politique. Le
lendemain de la révocation de James Kabare, j'étais invité à l'ambassade de France
pour fêter le 14 juillet, ainsi que le départ à la retraite de lambassadeur. Lol
mavait accompagné. Le jardin de la luxueuse résidence était noir de monde. Je
reconnus là un aide de camp du vice-ministre de lintérieur Faustin Munene. Puis un
employé à la présidence, qui madressa la parole, nerveux : « Je ne
vous ai pas vu, hier matin, à la cérémonie
» De quelle cérémonie
parlait-il donc ? « Mais venez donc demain, ce sera
spectaculaire ! », ajouta-t-il. Lhomme, de petite taille, avait
lair particulièrement fier. Et cest Lol qui devait méclairer quant à
la signification de ses propos. Il voulait évoquer la cérémonie de reprise de
létat-major par le général Kifwa, qui sétait mal déroulée. James Kabare,
qui sétait fait rétrograder conseiller de létat-major, navait pas daigné
faire le déplacement. Kabila était furieux. Le surlendemain, nouvelle cérémonie.
Kabare, cette fois, arriva avec trois quarts dheure de retard. Le président était
déjà parti mais Kabare céda, de mauvaise grâce, le commandement de létat-major
à Kifwa.
Je compris pour quelles raisons
lemployé à la présidence paraissait victorieux : il était katangais et sa
« tribu » était en train de reprendre le dessus. À la Demiaap, Kabila avait
placé un autre Katangais, tout comme à la police nationale. Mes amis, en revanche, se
sentaient réellement frustrés. Ils ruminaient leur vengeance. Lol mavait prédit
une attaque dans un camp militaire de la ville. Je ne lavais pas cru. Iraquisa,
désuvré, était de plus en plus présent à la maison. Il incitait ses camarades
à la grève, voire à la désertion. Le 24 juillet, le président Kabila, furieux de
lattitude de James Kabare, annonçait le renvoi de toutes les troupes étrangères,
en particulier des troupes rwandaises. Peu de temps auparavant, des généraux
zimbabwéens avaient séjourné dans la capitale. Kabila avait changé ses alliances.
Désormais, ce serait Robert Mugabe qui présiderait aux destinées militaires du Congo.
Fin juillet, pendant que les derniers
soldats rwandais en terre congolaise pliaient bagage, les civils tutsis
sempressaient de quitter la capitale pour se réfugier à Goma, Bukavu, Kigali ou
Brazzaville. Plusieurs des amis avec lesquels je vivais, sapprêtaient à partir. Le
jeudi suivant, trois avions de la Congo Air Line étaient affrétés pour rapatrier les
militaires rwandais vers Kigali. Les femmes et les enfants de mes amis en profitèrent
pour partir. La même semaine, Iraquisa avait donné lordre à tous les civils de
quitter Kinshasa. Seuls les militaires banyamulenge devaient rester. Depuis lannonce
du départ des soldats rwandais, nombres de Tutsis congolais avaient eu des problèmes
avec les autorités. Certains avaient été emprisonnés, frappés. Gaby, inspecteur
financier, avait dû intervenir auprès du ministère des Affaires intérieures pour faire
libérer sa tante, emprisonnée arbitrairement. Autre donnée inquiétante : peu
après le départ des soldats rwandais, Bugera avait disparu, tandis que Bizima Karaha
tardait à revenir dune tournée en Afrique du Sud. Pierre et son frère étaient
partis en voyage à lest du pays pour, soi-disant, porter assistance à leur père
malade. Javais rencontré Faustin juste avant son départ. Il s'était montré
prodigue, lui qui était constamment fauché. Nous avions bu ensemble toute une
après-midi. Il mavait aussi conseillé dappeler mes amis à Kigali. Je ne
lavais pas écouté.
La panique sétait emparée de la
communauté tutsie qui, une nouvelle fois, craignait de pâtir des bouleversements
politiques à luvre. Mais après les premiers jours dangoisse, tout
allait revenir à la normale. Prosper et Kakou étaient à nouveau sortis de leur tanière
et sadonnaient aux plaisirs de la vie. De mon côté, je restais vigilant et
prudent. Depuis quelques jours, je nhabitais plus chez Prosper. Jétais
hébergé par Lundo, un ami de Hélène, haut fonctionnaire aux Affaires étrangères, qui
avait longtemps vécu en Angola. Un Katangais humaniste, dorigine lunda, qui lisait lExpress
et draguait les jeunes kamouke. Il mavait dégotté une chambre dans une de
ses résidences, où étaient déjà logés son fils et lun de ses frères. Entouré
de tant de Katangais, je mestimais protégé.
Javais eu raison de mabriter.
Après quelques jours daccalmie, la bataille entre militaires katangais et
banyamulenge avait repris. Le vendredi soir, on avait entendu des coups de mitraillettes
tirés en centre-ville. Sophie, qui fréquentait assidûment le café français Savanana,
ma raconté le lendemain quune fusillade avait opposé des militaires
banyamulenge aux flics de la Police dintervention rapide. Le Savanana avait été
évacué pendant que les assaillants se livraient à une course poursuite entre les
immeubles des Galeries présidentielles. Toujours selon elle, les militaires banyamulenge
avaient été très grièvement blessés. Le soir même, je rendis visite à mon ami Eric,
qui habitait le quartier. Effectivement, il avait entendu les militaires saffronter.
Selon lui, le commandant Alexis était incriminé. Lun de ses gardes du corps était
mort dans la fusillade. Le climat devenait de plus en plus délétère. Ce soir-là, je
rentrai chez moi très inquiet. Sur le chemin du retour, je croisai des militaires en
faction, beaucoup plus nombreux que dordinaire
[Saut de page]
Fred nest pas
parti. Voilà la surprenante nouvelle qui agite Prosper, Lol et leurs amis. Le
« petit frère » aurait dû prendre lavion le samedi matin.
Malencontreusement, il a perdu le billet davion que son père lui avait envoyé pour
quil le rejoigne à Kigali. On soupçonne Fred davoir volontairement égaré
son titre de transport. On le soupçonne de vouloir rester indéfiniment à Kinshasa, à
écluser bière sur bière avec les copains. Pourtant, il faut partir. Cest une
question de vie ou de mort. Dimanche matin, personne ne sait où il se trouve. Nous
supposons tous quil est, avec Lol, chez Nicole, à quelques kilomètres du
centre-ville. Il se cache. Il doit probablement avoir honte.
De mon côté, jai passé la soirée
du samedi en compagnie de Pauline, qui est de retour de Brazzaville, à la kermesse
annuelle de Kinshasa. Elle a pris du poids et sest refaite une petite santé
financière auprès de son mari allemand, le P-DG dune société dexploitation
de bois. Je lai quittée le lendemain, et me suis aussitôt dirigé Chez Sophie où
j'ai retrouvé plusieurs de mes amis. Il y a là « Gaby le vieux », conseiller
technique du ministre des Affaires foncières, Bishikwabo ; « le grand
Gaby », inspecteur financier ; Jean-Marie, le grand frère de Kakou ;
Kakou et Prosper. La bière coule à flots. Sophie est particulièrement attentionnée.
Elle nous offre à manger, des « légumes » accompagnés de poisson. À 18
heures, Patrick surgit. Il a lair tendu. Étrangement, il est habillé en tenue de
combat alors quil a été démobilisé quelques semaines auparavant. Il se dirige
vers Jean-Marie et Gaby, avec qui il sentretient en aparté. Sans aucune
explication, les deux Gaby, Jean-Marie et Patrick abandonnent leur verre et se
précipitent vers la sortie. Juste avant de nous quitter, Gaby, la voix tremblante, me
glisse quelques mots à loreille : « Cache-toi ! » Je suis
interloqué. Sophie ne trouve aucune explication à leur attitude. Elle avale rapidement
son plat et se dirige vers le Savanana, où elle espère recueillir des informations.
La nuit tombe et le quartier na pas
lair sûr. Néanmoins je file chez Eric, qui na pas grand chose à
mapprendre. Je lavais rencontré pendant la semaine et il mavait
raconté une histoire abracadabrante. Il mavait appris que Bugera avait rejoint Goma
et qu'il y préparerait une grande offensive contre Kabila. Lhistoire semblait
totalement invraisemblable. Mais il savère qu'Eric avait raison. Ce soir-là,
cest moi qui le mets en garde contre ce qui pourrait advenir dès le lendemain. Je
le quitte et, avant de me coucher, repasse rapidement Chez Sophie où je retrouve Patrick,
toujours habillé en militaire, souriant et légèrement saoul. Il est en compagnie de
monsieur labbé, un curé défroqué devenu comptable. Ils boivent ensemble, comme
si de rien nétait. Patrick moffre un verre et, moqueur, me demande si
jai pu obtenir des informations. Je nai pas grand chose à lui dire. Je le
quitte et rejoins mes Katangais.
Le lendemain, le frère de mon hôte et
moi quittons la maison vers 10 heures. Ensemble, dès notre réveil, nous avons cherché
ma « banane », où javais mis calepins et notes. Mes papiers
didentité y étaient également rangés. Apparemment, elle a disparu. Selon mon
colocataire, elle aurait été dérobée par l'un de ses « frères » qui a
passé quelques nuits sur le canapé, dans le salon. Le frère en question a disparu sans
laisser dadresse. Ce lundi matin, je sors sans aucune pièce didentité. Le
temps est morne. La ville est déserte. Plus déserte quun dimanche. Cest
anormal. Je pensais passer à la banque pour consulter mon compte, mais un commerçant
mapprend que toutes les activités sont stoppées. Opération ville morte.
Cest ce qua décrété, très tôt le matin, le vice-ministre de
lIntérieur Munene. Dépité, je rebrousse chemin et rentre Chez Sophie, qui devise
avec sa grande amie Madeleine, une superbe fille de Kisangani, métis tutsie-mushi. Elles
maccueillent gentiment et nont pas lair plus préoccupé que cela par
les événements. Seulement, elles ont écouté la radio le matin et ont appris que la
région du Kivu était en pleine ébullition. Quelques minutes plus tard, Jeff, dit
« le Vieux », arrive. Cest un vieil ingénieur qui a tout perdu lors des
derniers pillages, en 1996, lorsque les Tutsis ont dû traverser le fleuve vers
Brazzaville pour ne pas se faire égorger. Lui mapprend que les
« frères » ont attaqué le camp Tchatchi la veille au soir. Je comprends,
maintenant, pour quelle raison Patrick avait endossé la tenue kaki. Il allait
certainement les rejoindre, mais il a dû partir trop tard et na pu participer à la
mutinerie. Ou bien, il sest dégonflé.
« Le Vieux » mapprend
aussi que les commandants des villes de Bukavu et Goma ont décidé de renverser Kabila.
Épaulés par des soldats rwandais, ils ont libéré de la prison, dimanche, les
Banyamulenge qui sétaient révoltés au Kivu en février dernier. Actuellement, ils
occupent les deux principales villes du Kivu. Les nouvelles sont plutôt inquiétantes. Un
instant, je pense me réfugier à lambassade de France. Mais « le
Vieux » mapprend que « le Martiniquais », qui partage avec un
Libanais une villa située tout près de la maison de Prosper, souhaite me voir. Je me
dirige donc chez lui. Ashram, le Libanais, na pas perdu les vieilles habitudes
mobutiennes : sa maison est toujours pleine de militaires quil soudoie pour
pouvoir mener à bien ses activités mafieuses. Arrivé chez lui, je tombe sur mon ami
« le Martiniquais », qui est à la recherche de Lol pour conclure un
« bizz » quelconque. Mais Lol a disparu. Jusquà la date de mon départ,
je ne le reverrai pas. Pas plus que Kakou ni Prosper.
Nous passons au salon. Ashram nest
toujours pas levé, mais ses « militaires » sont déjà là. Bien évidemment,
ils discutent des événements de la veille. Selon lun des militaires congolais
présents, la mutinerie à Kinshasa a été causée par plusieurs Banyamulenge
indisciplinés, aidés par quelques Rwandais qui n'ont pas quitté le pays. Les autorités
affirment quune centaine de Rwandais nont pas répondu à lappel lors du
départ des troupes étrangères, le jeudi précédant. Ces militaires se seraient rendus
coupables davoir organisé des patrouilles dans la ville, alors que cette activité
est dévolue à la Police dintervention rapide. Très rapidement, au cours de la
semaine, les militaires légalistes et les Banyamulenge se seraient affrontés. Au camp
Tchatchi, dimanche soir, on aurait atteint le point de non retour. Cette explication
était cependant contredite par une autre thèse, diffusée dans les milieux tutsis. Selon
les quelques militaires et civils que jai pu interroger, des exécutions sommaires
de militaires banyamulenge auraient aussitôt suivi la déclaration de Kabila, faisant
état du départ des troupes rwandaises du Congo démocratique. Lassassinat du chef
de la sécurité de James Kabare en est la preuve la plus flagrante. Pour éviter un
lynchage généralisé, les Banyamulenge auraient commencé par mener leurs propres
patrouilles dans la ville. À la suite de divers accrochages avec les policiers de la PIR,
ils auraient ensuite décidé de se réunir au camp Tchatchi, quils auraient occupé
pendant quelques heures. Puis, à bout de munitions, ils auraient été obligés de fuir
vers la rive, en espérant gagner Brazzaville.
Ce lundi matin, les Forces armées
congolaises ont décrété une journée ville morte, afin de ratisser tous les quartiers
à la recherche des mutins et de leurs « complices ». « Le
Martiniquais », de son côté, m'apprend quune gigantesque rafle a été
organisée, tôt dans la matinée, aux Galeries présidentielles. Tous les Tutsis, civils
et militaires confondus, ont été délogés de leur appartement. Hommes, femmes et
enfants ont été battus à mort et leurs biens leur ont été confisqués. On voyait des
soldats jaillir de ces appartements, courant, avec sur leur dos une télé, un frigo
Des scènes de pillage que les Kinois ont déjà vécues en 1991, 1993, 1996.
Je quitte précipitamment mon ami et
retourne faire un tour chez Prosper. Il y règne un silence de mort. Je passe le portail
et tombe nez à nez avec une de nos voisines, qui pousse un cri deffroi en
mapercevant. Surpris, je rigole et lui demande ce qui leffraye. La voix
tremblante, elle mexplique que deux policiers en civil ont pénétré dans la maison
de Prosper et qu'ils sont aux prises avec Patrick. Je rebrousse chemin et viens me
réfugier Chez Sophie. Quelques minutes plus tard, nous voyons passer Patrick, la femme de
Prosper et Balthazar, un ami, précédés de deux policiers armés. Au coin de
lavenue, Patrick se prend un coup de crosse dans le dos et seffondre. Marie,
la femme de Prosper, porte sur la tête une énorme valise remplie de munitions, trouvée
chez Prosper. Ils se dirigent vers le commissariat le plus proche. Une foule de badauds
les suit du regard. Ils ont lair plutôt heureux : « Rentrez chez vous,
les Rwandais ! » Et dire que ce sont ceux-là même avec qui nous buvions
hier
Cette scène me révolte, et je me dispute avec lun de nos anciens
voisins que larrestation de Patrick rend hilare. Puis je rejoins « le
Martiniquais », avec qui je mange un morceau. Les nouvelles diffusées par la radio
ne sont guère réjouissantes : le couvre-feu vient dêtre instauré, de 18
heures à 6 heures du matin.
Il est 15 heures. Je nen peux plus
de rester à labri sans savoir ce quil est advenu de mes amis. Je propose au
« Martiniquais » de parcourir le centre-ville afin de nous enquérir de la
situation. Prudent, il refuse mon invitation et je décide dy aller seul. Je passe
une seconde fois devant la maison de Prosper et japerçois une colonne de fumée qui
sen échappe et monte vers le ciel. Je décide de rentrer. Au fond de la cour, il y
a « le Vieux », monsieur labbé, sa femme, et Marie qui, apparemment, a
été libérée. Ils font brûler des documents, des papiers, des photos : tout ce
qui pourrait leur valoir une arrestation. « Le Vieux » a lair confiant.
Il pense que les rafles, pour le moment, se bornent aux militaires, et que nous ne serons
pas inquiétés. Il soupçonne Marie de collaborer avec larmée et davoir
dénoncé Patrick. Nous discutons dans la cour, assis sur des tabourets.
Tout à coup, japerçois un homme
qui escalade le mur dentrée. Un deuxième, resté de lautre côté, lui passe
son arme, une Kalashnikov. Lhomme saute à terre tandis quun autre militaire,
passé par le portail, se dirige droit sur nous. Mapercevant, il murmure entre ses
lèvres : « Basa suspect. » Il nous demande nos pièces
didentité. Je lui dis que je nen ai plus. Le soldat pense aussitôt que je
suis un Rwandais, et le crie haut et fort. En deux secondes, une dizaine de soldats ont
investi la cour. Lun dentre eux se met à tirer dans tous les sens. Je suis à
quelques mètres de lui. Tout à coup, je ressens une douleur dans le dos : un
militaire m'a porté un coup de crosse. Javance sous les coups de pied des
militaires. Passé le portail, des soldats encore plus nombreux me sautent dessus. Je
trébuche et reçois des coups de pied au visage pendant quils éructent :
« Basa Rwandais ! Basa Rwandais ! » Par miracle,
jatterris dans le coffre dune voiture de la PIR. Tout près de moi, « le
Vieux » et, sur mes genoux, la femme de monsieur labbé. Nous étouffons.
À labri de la furie des soldats,
jessaie danalyser ce qui se déroule sous mes yeux. Deux équipes sont
intervenues. Il y a des policiers de la PIR et des policiers de larmée, les Bérets
rouges. Ils fouillent la maison et tentent de sauver de la morsure des flammes des
morceaux de documents. Soudain, une altercation. Le commandant de la PIR soppose au
pillage auquel se livrent les militaires. Eux, chauffés à blanc, sont prêts à lui
tirer dessus. Prudent, il préfère se retirer et démarre sa Jeep. Juste avant quon
ne parte, l'un des soldats exhibe une photo de monsieur labbé, assis devant un
bureau où est posée une carte. Il nen faut pas plus à ces soudards pour en
déduire que cest un commandant rwandais. On le traîne à lextérieur ;
il est roué de coups ; la souffrance le fait hurler. Il aura le triste privilège de
partir avec la police militaire. Pauvre homme. Seule la femme de Prosper a pu sen
tirer. Après avoir reçu quelques claques, les policiers ont été convaincus par ce
quelle disait, à savoir quelle était mongo (une ethnie originaire de
lÉquateur). Nous sommes conduits au poste de police de Kin Mazière. Il est à peu
près 18 heures.
Pas une voiture dehors, pas un passant,
juste quelques shage et des prostituées. Les patrouilles continuent de ratisser la
ville. Nous, nous montons au deuxième étage, où nous ont déjà précédés cinq ou six
détenus. Je retrouve Patrick, endolori. Il y a là deux étudiants rwandais en histoire
de lart, dont lun sappelle Gérard Kalisa. Plutôt rond, grande gueule,
Kalisa fera partie des disparus du camp Kokolo. Balthazar est également présent. Un peu
plus tard nous rejoindra Butera Kagabo, un homme dune trentaine dannées que
lon accuse despionnage au service du Rwanda. Selon lui, les policiers, après
lavoir attrapé, auraient glissé dans son portefeuille un papier compromettant. Les
militaires nous quittent en nous abreuvant d'insultes et nous livrent aux mains
dofficiers de police judiciaire, plus civils. Dans le bureau, un poste de
télévision branché sur la station de télévision TKM. Nous pouvons suivre les
actualités qui, bien sûr, consacrent un dossier spécial à la deuxième guerre
congolaise déclenchée en lespace de deux ans. Sur lécran, le visage barbu
et rond de Shambuy Kalala apparaît. Il prononce un discours anti-Kabila, lun des
plus virulents que jaie entendu depuis mon arrivée à Kinshasa. Emprisonné à deux
reprises, Kalala a certainement quitté la ville en compagnie de Bugera. Il apporte ainsi
à la mutinerie une justification politique.
Le mouvement prend lallure
dune véritable rébellion. Kagabo, qui a lair dêtre le plus politisé
dentre nous, commente sans concession les actualités. Son propos abonde dans le
sens de celui de Kalala. Le président Kabila se serait rendu coupable de népotisme et de
corruption. Il est vrai que, aux postes les plus importants, lon retrouve des
membres de sa famille. Chef des armées : son beau-frère. Ministre de
lIntérieur : son cousin. Secrétaire général du parti : un vague neveu.
Ministre de la Justice : un autre cousin
Les officiers de police judiciaire
regardent les actualités et paraissent totalement incrédules. Tout ce qui arrive a
lair de les dépasser. Ils prennent notre déposition sans conviction. Cest un
vieil OPJ qui mécoute. Ses moustaches sont blanches, mais ses cheveux sont encore
noirs. Il note les circonstances de mon arrestation et griffonne, en marge de mon
identité : « Métis rwandais ». Il me promet une libération sans
condition pour le lendemain. En attendant, nous passons la nuit au poste où, chaque quart
dheure, de nouveaux suspects arrivent. Je reconnais lun des oncles de Lol, à
qui lon a arraché sa chemise. Puis le suivent quelques femmes, qui seront
libérées le lendemain. Les policiers sont ivres de haine. Ils sont certainement
drogués. Un couple est littéralement jeté dans le bureau. Ils ne comprennent rien à ce
qui leur arrive. Lui est kasaïen et sa femme burundaise. Une heure auparavant, des
militaires ont envahi leur demeure, les ont battus, puis les ont accusés de conspirer
contre Kabila. Ils leur ont volé 500 dollars en liquide, des bijoux de grande valeur, du
mobilier
Lhomme, dont le visage est tuméfié, est fou furieux.
Il est tard. Je somnole et, pendant ma
sieste, jentends un des policiers murmurer : « Mais il arrêtent vraiment
nimporte qui ! »
[Saut de page]
On me la
promis. Ce matin, linspecteur qui ma arrêté doit passer au commissariat. Il
pourra ainsi me libérer. Je lattends impatiemment. Cette nuit, nous avons dormi les
uns sur les autres. Au petit matin, les femmes, sans aucune exception, ont été
libérées. Seuls les hommes sont encore là, civils et militaires. Le mari furieux, qui
savère être un riche diamantaire, a mis la main sur le policier qui la
dévalisé. Ce dernier na pas lair inquiet. Il attend, avec nous, sur le
balcon, que lon statue sur son sort.
En milieu de matinée, je vois arriver le
fameux « Khassongo », un géant originaire de Nyanza, la province royale
rwandaise, et qui vit à Kinshasa depuis plus de trente ans. « Khassongo » est
une figure de la vie kinoise. On le voit hanter tous les débits de boisson, les bouges
comme les bars des grands hôtels. En 1996, il sest rendu célèbre lorsque les
Kinois ont traqué tous les Tutsis de la ville. Il est lun des seuls ressortissants
de cette communauté à navoir pas été expulsé. Pour quelles raisons ? Tout
simplement parce que « Khassongo » a longtemps habité la région du Kasaï et
parle à la perfection le chiluba, la langue de cette contrée. Lorsquil se faisait
arrêter, il se mettait à baragouiner quelques mots de ce dialecte, en affirmant
quil était muluba. Cette fois-ci, sa ruse na pas fonctionné puisquil
nous apprend quil a été pris dans la nuit.
Japerçois aussi lépouse du
commandant Alexis, accompagnée dune vieille femme qui s'avère être sa mère. Elle
est à la recherche de son mari. Elle me dit avoir été frappée par les militaires parce
quelle se rendait chez le commandant Alexis. Pour elle, toute cette histoire est une
question de rivalité entre militaires, et les arrestations sont des règlements de
compte. Elle en profite pour me rappeler son passé de muleliste et sa résistance contre
la dictature de Mobutu. Elle ne voit pas en Kabila lhéritier de Mulele, mais un
vulgaire voyou.
Il est bientôt 11 heures, et personne
nest venu nous voir. Sous le balcon du commissariat, dehors, un policier me fait
signe. Il sagit dun ami de Pauline. Il monte les escaliers quatre à quatre et
se dirige dans ma direction. Avant même davoir pénétré dans le bureau, un de ses
collègues larrête pour le renseigner sur nos cas. Lorsquil est devant moi,
son visage sest fermé. Il tente de me soutirer 50 dollars et me lance,
méprisant : « On va vous envoyer à la prison centrale de
Makala ! » Il nest pas loin de la vérité. Peu après son intervention,
un officier, petit et nerveux, entre dans le bureau et gueule, à lintention de
lOPJ : « Le premier qui accepte largent des Rwandais est
fusillé ! » Il demande ensuite, anxieux, où sont passés les gens que
lon a arrêtés depuis hier. LOPJ, obéissant, se tourne vers le balcon :
« Ils sont là, chef. » Le militaire fait rapidement le compte : onze
prisonniers. LOPJ précise que, mis à part Gérard Kalisa et son ami, les détenus
sont congolais. Le militaire nen a cure : il demande à son second de nous
conduire dans sa Jeep. Direction : le camp militaire Kokolo.
Peu avant notre départ, nous sommes tous
conviés à laisser notre identité et nos empreintes à une belle employée qui me fait
les yeux doux. « Alors, vous êtes français ? », me lance-t-elle en
minaudant. Lorsquelle relève mon identité et quelle apprend que je suis né
à Kigali, son regard se voile et elle préfère détourner le regard. À la
queue-leu-leu, nous quittons le commissariat pour être entassés dans la Pajero du
commandant. La population qui nous observe nous lance des insultes. Certains essaient
même de nous jeter des pierres. Des policiers sinterposent. La voiture démarre en
trombe.
[Saut de page]
Le camp Kokolo est
la principale garnison de la ville. Lorsque Jeff, « le Vieux », a appris que
nous y serions transférés, il a frémi. Ayant vécu les mêmes événements en 1996, il
a eu le pressentiment de ce qui pourrait nous arriver, là-bas : tortures,
exécutions
Mais il garde lespoir quun organisme international nous
sortira de là, ou du moins nous assistera. Dans un nuage de poussière, la voiture
sarrête au milieu de la cour de la caserne. Je sors le premier. Quelques soldats
qui se trouvent là mattrapent par le nez et me lancent : « Sale
Rwandais ! » Comme pour les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, les
Congolais nous repèrent à la soi-disant morphologie rwandaise de notre nez. Ainsi, par
erreur, on arrêtera des Sénégalais, des Sierra-Léonnais, des Pakistanais
au
simple vue de leur pif !
Depuis mon arrestation, je me suis
toujours défendu dêtre rwandais ; jai constamment clamé que
jétais français. Une fois de plus, en arrivant au camp Kokolo, je répète que je
suis français. Certains des soldats ont lair de me croire et se mettent à me
plaindre. « Malheureusement, tu vas être considéré comme un complice », me
dit lun deux. Un autre me fait partager une petite galette indigeste que
javale prestement. Depuis mon arrestation, il y a déjà 24 heures, nous
navons eu droit à rien : ni à boire ni à manger. Toujours à la
queue-leu-leu, nous sommes conduits dans un premier cachot qui ressemble à un vaste
garage. Avant dy pénétrer, une file de prisonniers passe devant nous. En tête,
portant une chemise à carreaux et soutenant son pantalon dune main, je reconnais le
commandant Alexis, que tout le monde croyait mort. Un peu plus loin, japerçois
lun de ses gardes du corps. Ils semblent se diriger vers un autre cachot.
Notre premier lieu de détention est
déjà occupé par une centaine de personnes. Ils ont lair très jeune : pas
plus de vingt ans. Et, au vu des uniformes kakis quils arborent, ce sont
certainement des militaires. Je nen reconnais aucun. Mais tous me regardent,
étonnés : « Que fais-tu là, Umuzungu ? » Rwandais pour les
uns, européen pour les autres, je vis là, dans des conditions difficiles, toute
lambiguïté du métissage. Nous sommes assis. Juste assis. Si les prisonniers
continuent à affluer, nous devrons rester debout. Jeff est à mes côtés. Un peu plus
loin, Gérard Kalisa est en train de plaisanter. Il a lair de prendre les
événements avec beaucoup dhumour. Plus tard, il me confiera : « Je suis
sûr que tu vas sortir. Il faut que tu racontes tout ce que tu auras vu. Alors,
enregistre
»
Les gens qui mentourent me disent
tous quils sont tutsis. Ils sont pour la plupart originaires du Sud-Kivu : ce
sont les fameux Banyamulenge. Ils ont été raflés pendant leur service. Pour arrêter
certains dentre eux, qui étaient postés à lintérieur du pays, les
militaires de Kabila ont usé de ruse : ils leur ont fait croire quils devaient
remplir une mission à Kinshasa. Mais à peine arrivés dans la capitale, ils ont été
dégradés, déshabillés et jetés au cachot. Un jeune homme discute avec Jeff. Il en
profite pour partager avec nous les quelques gâteaux qui lui restent. Il ne
sexprime quen swahili. Mais, au vu de lattroupement qui se forme autour
de lui, ses propos doivent être très intéressants. Ma connaissance de cette langue est
trop insuffisante pour me permettre de comprendre. « Le Vieux » me sert
d'interprète. Le jeune homme a été emprisonné dimanche, 24 heures auparavant. Dans la
nuit du dimanche au lundi, onze officiers emprisonnés avec lui ont été appelés et sont
sortis. Ils ont été bâillonnés, on leur a mis un bandeau sur les yeux, puis on les a
conduits vers une destination inconnue. On pense quils ont été exécutés. Sans
aucun motif. Je nai pas le temps de réfléchir à cette nouvelle tragique.
On ouvre les portes et un officier
appelle, dix par dix, des prisonniers qui vont comparaître devant un tribunal militaire.
Mon tour vient. Je sors dans la cour, sous les quolibets des soldats. Un officier
militaire nous conduit devant un bâtiment propre, au deuxième étage :
« Nayez aucune crainte. Nous ne sommes pas là pour vous massacrer. Nous
voulons juste déterminer votre culpabilité ou votre innocence. Si vous êtes innocents,
vous serez acquittés. Sinon
» Lofficier qui prononce ces mots à la
peau claire. Petite moustache, il porte beau. « Alors, cest vous le
français », me lance-t-il, narquois. Puis, sadressant à lensemble des
prisonniers : « Pourquoi devez-vous toujours vous révolter, vous les Tutsis,
quand quelque chose ne va pas ? Pourquoi ne voulez-vous pas vous
intégrer ? », ajoute-t-il, cynique. Il a lair dun flic français
qui fait la leçon à une petite « racaille » de banlieue. Personne ne
répond, bien évidemment. Nous rentrons tous, un à un, dans une grande salle éclairée.
Là, plusieurs OPJ prennent les dépositions des inculpés. Ils ressemblent à de petits
fonctionnaires innocents, frais émoulus de lécole délabrée de la magistrature.
Le mien prend ma déposition le sourire aux lèvres. Après tout, le soleil brille, les
pillages ont permis de senrichir rapidement et il y plein de places vacantes dans
ladministration
Rien de ce quil ma dit ne ma
particulièrement marqué, sinon une question formulée de la manière suivante :
Est-ce que vous fréquentez Jeff
M
parce quil partage les mêmes origines que vous ?
Non, lui répondis-je. Je
fréquente même des Katangais
Vous les fréquentez parce
quils sont au pouvoir ?
Le métis qui ma fait entrer dans la
salle mobserve. Il sapproche de moi et me confie : « Ici, on
arrête facilement mais il est plus difficile de libérer. Alors, soyez
patient
»
Nous attendons que tous les
interrogatoires soient terminés, puis nous sortons pour rejoindre un autre cachot.
Pendant que je méloigne, lofficier à la peau claire mobserve,
lair grave. Quand mon regard le surprend, il détourne la tête. Ce nest pas
bon signe.
[Saut de page]
Il est à peu près
16 heures lorsquun vigile nous fait entrer dans un deuxième cachot. Jeff ma
confié que les conditions de détention y seraient meilleures. Cétait faux. Ce
cachot est deux fois plus grand que le précédent. Il doit faire environ cent cinquante
mètres carrés. Il est très haut, compartimenté en quatre cellules qui communiquent
entre elles. La dernière cellule fait office de toilettes. La chaleur y est étouffante.
Sauf dans la dernière pièce. Mais dans celle-ci, lodeur dammoniaque qui
émane de lurine vous fait pleurer. Comme si lon y avait lancé une bombe
lacrymogène. Ou bien lon étouffe de chaleur, ou bien ce sont les mauvaises odeurs
qui font suffoquer. Les prisonniers y sont nombreux. Beaucoup de très jeunes militaires.
Il fait sombre et, dans la pénombre,
jentrevois un jeune garçon qui me sourit. Je ne le reconnais pas, mais il
madresse la parole en swahili, me prend par le bras, et me mène vers un autre
camarade, étendu sur le sol, torse nu. Lentement, celui-ci se tourne vers moi et me
dévisage. Cest le commandant Alexis. Je lui saute dans les bras. Stupidement, je me
sens en sécurité. Le commandant ma lair très affaibli mais conserve sa
prestance. Aussitôt, je lui donne des nouvelles de sa femme. Il mapprend quil
a été raflé pendant son service, au camp militaire Tchatchi, en compagnie de ses deux
gardes du corps. Il se lève et me montre son « coin », quil décide de
partager avec moi. Nous avons juste assez de place pour nous allonger lun contre
lautre. Mes pieds atterrissent sur les jambes dautres prisonniers, eux aussi
allongés dans la même posture. Bientôt, avec un nouvel afflux de prisonniers, nous ne
pourrons plus nous étendre. Il nous faudra dormir accroupis.
Tout près de notre espace vital se trouve
monsieur labbé, qui est passé entre les mains de la police militaire. Il a la
mâchoire enflée. À côté de lui, je reconnais un jeune homme avec qui j'ai discuté
deux jours auparavant. Je lui disais avec assurance quun nouveau génocide tutsi
était impossible. Il mécoutait avec ferveur, buvant chacune de mes paroles. La
situation actuelle contredit en partie mes prévisions. Il me reconnaît et me fait un
signe de la main. Je mapproche de lui en enjambant les corps étendus sur le ciment
rafraîchissant. Lui aussi a été réveillé et bousculé pendant son sommeil, frappé et
jeté de force en prison. Ses enfants, heureusement, nont pas été pris. Il a
lair pessimiste. Il ne pense pas sortir vivant de ce cachot quil compare à un
tombeau.
Jusquà 18 heures, de nouveaux
prisonniers nous rejoignent. Ceux qui me croisent paraissent étonnés et, pensant que je
serai libéré avant eux, me confient leur histoire. Ainsi, un jeune Munyamulenge souriant
me raconte que tous les Tutsis de la garde présidentielle ont été abattus sans
sommation. Au total, près dune vingtaine de personnes. Dautres
mapprennent quil y a eu beaucoup dexécutions et dactes de
tortures dans les camps militaires de la ville. Mais, plutôt que de désespérer, nous
essayons de nous organiser pour survivre. Les militaires ont chacun sur eux une bonne
dizaine de dollars. Moi, je suis fauché. Heureusement, la solidarité joue entre les
prisonniers ; un jeune adolescent me donne cinq dollars. Avant que les vigiles ne
partent, nous leur demandons de nous acheter de leau et du pain. Ils refusent, en
prétextant que nous serons servis demain. Personne ne bronche. Les soldats sont
suffisamment résistants pour tenir plusieurs jours sans se sustenter, et les civils sont
trop peu nombreux pour faire entendre leur voix. Cependant, deux dentre eux
entreprennent des actions de mobilisation : Butera Kagabo et Gérard Kalisa. Ils nous
rassurent, prétextant que les organismes internationaux vont intervenir dans peu de
temps. Mais il nous mettent aussi en garde contre les violations de nos droits. Tout le
long de mon séjour au cachot, leur action se fera de plus en plus radicale.
Vers 18 heures, un clairon sonne la fin de
la journée. Nous passons le temps en palabrant. Jentreprends une discussion avec
Claude, un soldat de dix-neuf ans qui, lui, travaillait dans le Bas-Congo. Comme beaucoup,
il a été surpris par les événements : raflé puis mis en prison sans quon
lui fournisse aucune explication. « Tout ce à quoi on a droit, cest de
croupir en nous taisant », me confie-t-il. Avant de rentrer dans larmée, en
1996, Claude poursuivait des études de droit à luniversité de Kinshasa.
« Si jarrive à sortir de là, je reprends mes études et je quitte
larmée une bonne fois pour toutes », affirme-t-il. Il ne comprend pas pour
quelles raisons il se trouve là. « Voilà la récompense que Kabila a réservé aux
libérateurs », ajoute-t-il, amer.
À 21 heures, les prisonniers se mettent
à chanter un chant religieux, langoureux et morbide, en kinyarwanda. Une chanson triste,
qui annonce la fin du monde.
[Saut de page]
Le matin, nous
sommes réveillés à 7 heures par la fanfare. Il faut attendre deux heures avant
quun officier ne fasse lappel. Seul moment comique de la journée : le
militaire chargé de cette tâche écorche chacun des noms à consonance rwandaise.
Fatigué par un tel effort de prononciation, il abandonne son labeur au milieu de la
liste.
À 10 heures, nous nous adressons aux
gardes afin de boire et de manger un peu de pain. Naïvement, nous leur confions notre
argent. Cinq ou six dentre nous restent devant la porte du cachot pour réceptionner
les victuailles. Vaine attente : nous naurons rien, sinon deux sachets
deau pas plus dun litre pour deux cents prisonniers. Toute la
journée, de nouveaux prisonniers nous rejoignent dans notre réclusion. Les derniers
arrivés sont dans un piteux état. Ils ont été raflés dans un camp militaire, près de
laéroport Ndjili. Peut-être font-ils partie de ces rebelles qui ont attaqué le
camp Tchatchi le dimanche précédant. En tout cas, les militaires loyalistes congolais ne
leur ont rien épargné. Leurs vêtements sont déchirés, certains arrivent nus, les
derniers ont les yeux pochés. Ils doivent, pour sasseoir, nettoyer la dernière
cellule, où les étrons nagent dans une mare durine.
Vers 17 heures, de nouveaux éclopés sont
jetés à lintérieur de notre cachot. Jen repère un qui a du mal à marcher.
Il na plus quun slip pour le protéger de la nudité. Je regarde ses pieds,
pareils à ceux du christ. Deux trous rouges dans la plante. On lui a tiré deux balles
dans les pieds pour quil ne puisse pas senfuir. Dans le cachot, la vue de ces
mutilés fait monter la nervosité dun cran.
Déjà deux jours sans manger. Le vieux
Jeff est affaibli. Nous essayons déconomiser notre énergie et restons assis le
plus longtemps possible. Certains dentre nous ont du mal à se lever. Les traits de
leur visage sont tirés, comme ceux dun maccabé. Parmi nous, jen repère un
qui me semble encore valide. Il vient tout juste de nous rejoindre. Il est solide, fort et
grand mais il a lair effrayé, comme une jeune fille. Cest un cadre
politico-militaire. Il vient de Matadi. Il me dit, dun air malin : « Dieu
fait bien les choses. Nous allons tous disparaître
»
Un peu plus loin, comme par miracle, un
jeune détenu a réussi à sauvegarder une bible quil me confie, en me demandant de
lire un passage qui puisse réconforter les prisonniers. Je ne sais lequel choisir. Celui
de lexil en terre de Babylone ? Lholocauste ? Je nen choisis
aucun. Dailleurs, je ny vois rien tant la pénombre est épaisse. Contre la
porte, les plus furieux dentre nous tambourinent : « Maï !
Maï ! », crient-ils (« De l'eau ! De l'eau ! »).
18 heures. Fanfare. Changement de garde.
Nous avons bien du mal à nous coucher. Nous sommes de plus en plus nombreux.
Insensiblement, je me rapproche de la dernière cellule. De la merde. Jarrive à
dégotter une place près dun ex-officier de lANR âgé dune trentaine
dannées. Il répète inlassablement les mêmes propos : « Cest la
vengeance, cest la vengeance ! » Vengeance de qui ? Contre
qui ? Apparemment, les soldats congolais prendraient leur revanche sur les Tutsis et
leur feraient payer au prix fort la discipline de fer que les Rwandais ont institué dans
les rangs des Forces armées congolaises. Je ne sais pas où les prisonniers qui gueulent
contre les gardes arrivent à trouver toute cette énergie. Mais, au bout de deux ou trois
heures, en pleine nuit, les portes souvrent enfin. Tout le monde recule
deffroi. Nous nous sommes donnés une consigne : personne ne sort. À
lentrée, les militaires parlementent avec quelques uns dentre nous. Ces
derniers décident de les suivre. Ils ne reviendront pas.
Notre sommeil est définitivement
troublé. De peur dêtre saisis endormis, nous préférons rester éveillés. Et les
militaires qui nous gardent le savent. Désormais, ils useront de la terreur pour nous
maintenir dans un état de prostration proche de la démence.
[Saut de page]
Le lendemain, une
dernière fois, nous faisons passer de largent pour la nourriture et leau. Je
suis chargé de récolter les fonds et de grouper les achats. Sur un bout de carton qui
traîne par terre et me sert déventail, je note les noms des
« clients » et amasse largent : un peu plus de dix francs
congolais, soit cinquante francs français (trois monnaies coexistent au Congo : le
zaïre et le nouveau zaïre datent de Mobutu ; le franc congolais a été mis en
place par Kabila). Cette nouvelle activité me fait dépenser de lénergie.
Jai des vertiges à chaque fois que je me tiens debout. Les gouttes de sueur perlent
sur mon front. Je méponge avec ma main et la porte à ma bouche, pour avoir
limpression de me désaltérer. Jattends patiemment que les portes
souvrent pour pouvoir faire passer largent. Mais elles ne souvriront
pas.
En milieu daprès-midi, de nouveaux
prisonniers arrivent. Un jeune homme se demande ce quil fait ici. Il est originaire
de Kisangani et a un vague profil tutsi, mais il ne fait pas partie de cette ethnie. Il se
promenait près de chez lui lorsquun soldat la hélé, frappé, puis conduit
au camp Kokolo. Il nous apprend que des militaires rebelles ont détourné un avion de la
Congo Air Line et se sont posés sur la base militaire de Kitona, à quelque 300 km
de Kinshasa. Cette nouvelle nous réconforte. Peut-être les rebelles vont-ils nous
délivrer avant que nous soyons tous exécutés
Gérard et Butera nous encouragent à nous
révolter : ils lancent des slogans que nous répétons tous en chur. Un
véritable brouhaha envahit le cachot. Je me charge de compter le nombre de prisonniers
présents. Nous sommes à peu près cent quatre vingts. Cinquante nouveaux prisonniers de
plus en 24 heures, qui doivent croupir dans la dernière cellule, au milieu des
excréments. La situation devient intolérable, le climat est véritablement
insurrectionnel. Un soldat me fait remarquer que, pendant la révolte du roi du Bas-Congo,
les militaires originaires de cette région ont été mis à lombre. Cependant, ils
avaient le droit de manger deux fois par jour et de prendre une douche quotidienne. Un
militaire, à lentrée, nous dit quil lui est interdit de faire entrer quoi
que ce soit dans notre cachot. Selon lui, les ordres viennent den haut.
À la nuit tombée, les portes
souvrent et, comme dordinaire, les militaires parlementent avec les
prisonniers. Une dizaine dentre nous sortent. Plus tard, des cris, des tirs, une
femme qui pleure
Les portes souvrent à nouveau, et lun de ceux qui
étaient sortis rentre avec une balle dans la jambe. Les autres, nous dit-il, sont morts.
Pourquoi ? Les militaires leur ont proposé daller boire au robinet. Après
cela, il leur ont donné lordre de monter dans un camion. Les prisonniers ont
refusé et ont tenté de séchapper. Il est le seul survivant. Il transpire
abondamment. Il a perdu beaucoup de sang, et il est impossible de le soigner. Nous
essayons de le réconforter. Un prisonnier improvise un prêche morbide où il récite le
long calvaire que nous sommes en train dendurer. Il règne, ce soir, une ambiance de
veillée mortuaire.
[Saut de page]
Jeudi matin, nous
nous levons une fois de plus lestomac creux. Les plus jeunes dentre nous sont
à terre, pratiquement inconscients. Jessaie de blaguer, pour remonter le moral des
troupes, mais rien ny fait. La moitié des prisonniers sapprêtent à mourir.
De faim, de soif, à larme blanche ou à la Kalashnikov. Même les plus décidés
commencent à baisser les bras. Par miracle, jarrive encore à trouver suffisamment
dénergie pour marcher, parler, compter les prisonniers, apporter un peu de
réconfort aux blessés. À partir de 11 heures, lespoir renaît. Un officier
supérieur nous demande de nous présenter un à un devant lui, pour instruire nos
dossiers. En dix minutes, nous devons lui présenter les circonstances de notre
arrestation. Il note cela sur une feuille volante. À quoi bon ! La chaleur devient
infernale.
À 15 heures, un groupe de jeunes
Banyamulenge à bout de nerfs lancent de violents coups de pied contre la porte du cachot.
Je vais les voir, inquiet de cette soudaine montée de violence. « Ils nous
mentent ! Nous naurons rien ! Ils veulent nous faire
crever ! », me répond le leader, un grand garçon à la peau claire qui me
rappelle vaguement le commandant Iraquisa. Ils sont prêts à laffrontement.
Jusquà la tombée de la nuit, ils ne relâcheront pas la pression. « Le
Vieux », qui connaît bien ses « fils », me fait remarquer que la mort
ne les effraie pas. « Ils iront jusquau bout
», pense-t-il à voix
haute.
Entre-temps, nous devons faire face à
deux importantes défections. Celles de Butera Kagabo et de Gérard Kalisa. Poussés par
la faim, ils ont décidé de sortir et de suivre les militaires qui leur ont promis eau et
pain
On ne les reverra plus. Peu de temps après, une dizaine de jeunes Banyamulenge
ont rejoint leurs camarades qui narguent les militaires chargés de nous garder. Soudain,
les portes souvrent et lun des militaires essaie dattirer vers
lextérieur un des jeunes insurgés, qui réussit à se libérer. Alors, ses amis
investissent la salle de garde et, au péril de leur vie, à mains nues, font reculer les
gardes, qui fuient vers la cour. Lun des Banyamulenge se saisit du fauteuil de
lentrée et bloque la porte de notre cachot afin quelle reste ouverte. Les
gardes, à lextérieur, nous mettent en joue. Les Banyamulenge rivalisent de
courage. Lun deux prend un cahier posé sur le bureau, situé près de la
porte, et casse lun des carreaux des vitres. Aussitôt, une vingtaine de prisonniers
les rejoignent. Ils se saisissent de tout ce qui est à leur portée pour faire reculer
les militaires : lampes, balais, tiroirs
Tout y passe. Un téléphone est là.
Lun des mutins me fait signe : « Mundele, appelle le ministère de
lIntérieur ! » Jessaie. Malheureusement, le téléphone nest
pas branché. Il valdingue. Loccupation de la salle de garde se transforme
rapidement en saccage. Un vieux prisonnier, la trentaine, senduit de talc et de
parfum, dérobés dans le tiroir du bureau de lentrée. La salle est maintenant
noire de monde. Les jeunes sont déchaînés et jai limpression que les
militaires qui ont fui sont réellement effrayés. Nous avons soudain limpression de
revivre. Lair est frais. Le sol est propre. Une lampe, accrochée au plafond, nous
aveugle. Je massieds par terre, comme la plupart des gens, pour ne pas être pris en
joue pas les soldats.
Un des jeunes vient vers moi, un papier
trouvé dans le bureau à la main : « Umuzungu, lis-nous ce quils
ont écrit
» Il sagit dune note de service dun commandant à
son supérieur qui traduit bien toute la bêtise de létat-major congolais. En
quelques mots, le commandant résume le sentiment anti-Rwandais qui prévaut dans la
capitale. Il recommande à son supérieur disoler tous les civils rwandais, qui sont
de mèche avec les militaires de la même ethnie pour renverser le président Kabila. Il
rappelle que la société de téléphone cellulaire Telecel a été fondée par un
« Rwandais », donc que tous les membres du gouvernement qui utilisent les
services de cette société de télécommunications sont écoutés par Kigali. Enfin, il
prévoit un regroupement entre les rebelles congolais stationnés à Kitona, les
indépendantistes de lenclave du Cabinda, et les militants de lUnita
le mouvement rebelle angolais dirigé par Jonas Savimbi. Ce torchon fait rire
tous ceux qui mécoutent. Malheureusement, le gouvernement angolais prendra au
sérieux de telles affabulations.
À lextérieur, les événements se
précipitent. Maintenant, plus de trente soldats nous épient. Mais personne ne bouge.
Nous avons les cartes en main. Un peu plus tard, un homme de petite taille accompagné de
deux gardes du corps se dirige vers nous. Je le reconnais. Il sagit du commandant
Nawej, le chef du camp militaire. Un mois auparavant, nous partagions une bière ensemble
à la terrasse dun café de Kinshasa. Cest Pauline qui me lavait
présenté. Il était tombé amoureux de ma colocataire
Ce soir, le commandant a
lair tendu. Il ne me reconnaît pas. Il est plus de minuit. Il sadresse à
nous en swahili. Son allocution dure une dizaine de minutes. On me traduit
lessentiel de son propos. Il nous propose de leau et de la nourriture contre
le retour au cachot. Les prisonniers acceptent. Quelques instants plus tard, deux grosses
bassines deau sont disposés sous les fenêtres. Cest la ruée. Dans le
mouvement, je me blesse contre un carreau cassé et mouvre le pouce mais continue de
lutter pour avoir droit à mon bol deau. Les jeunes sont prêts à sentre-tuer
pour boire. Mon tour vient enfin. Javale en quelques secondes cinquante centilitres.
Nous sommes heureux. Le garçon aux pieds mutilés arrive même à danser en
sappuyant contre un mur. Un peu plus tard, des militaires feront une distribution de
pain un peu rassis. Cest la victoire. Nous avons gagné le droit de survivre. On
nous donne des cigarettes et, bientôt, on pourra même acheter des sodas.
Ce succès va enivrer un petit noyau
denragés qui décideront doccuper la salle tant que lon ne nous aura
pas dit pour quelles raisons nous sommes enfermés. Je passe la nuit avec eux Au petit
matin, de nouveaux militaires apparaissent. Surtout des gradés, les plus coriaces. Autour
du cachot, le dispositif militaire sest considérablement alourdi. Maintenant, une
centaine de militaires nous menacent et nous insultent. Ils sont de plus en plus
agressifs. Les Banyamulenge aussi. Je commence à me demander si nous allons nous en
sortir vivants. Ils peuvent donner lassaut à tout moment et nous exterminer en
moins dune heure. Mais les militaires de Kabila, tout en nous surveillant, ont
lair de songer à autre chose. Lun de mes amis a aperçu plusieurs
lance-roquettes. Au loin, des camions militaires chargés de centaines de soldats
stationnent. Des voitures de police sont également là en renfort. À 15 heures, tous ces
militaires disparaissent. Sans doute vont-ils combattre les rebelles dans le Bas-Congo.
Nous restons face à une centaine dentre eux. Un petit, dix-sept ans environ, me
conseille avec insistance de rentrer à lintérieur du cachot. Il a lair
anxieux. Les portes restent ouvertes malgré tout.
Nous voyons les jeunes rentrer, sortir,
gueuler. Puis deux fortes détonations. Aussitôt, ceux qui étaient restés dans la salle
de garde nous rejoignent, pendant que nous nous massons vers le fond du cachot. Les
militaires ont tiré et tué deux personnes. Les portes se referment brusquement.
Laventure est terminée. Nous pensons que cette fois, nous allons tous mourir
puisque les militaires doivent maintenant nous considérer comme des rebelles. Je suis
allongé par terre. Je nai plus beaucoup dénergie. Je pense déjà à la
manière dont je vais mourir. Assoiffé et affamé plutôt quassassiné.
Jentends mon nom que lon crie à lentrée. Les militaires de garde
mappellent. Je ne sais pourquoi. Je refuse de sortir. Mon voisin mencourage à
ne pas y aller. « Ils vont te tuer ! », m'avertit-il. Dautres
veulent que je parte : « Si tu sors, tu pourras témoigner pour nous. »
Finalement, « Le Vieux » me
décide à sortir. Je me dirige vers lentrée et aperçois un militaire aux cheveux
blancs accompagné de son aide de camp qui me crie : « Mundele, yaka ! »
(« Viens ! », en lingala). Avec appréhension, je quitte le cachot et me
dirige vers lofficier, qui me dit : « Javais demandé à ce que
lon vous sorte de là, mais il ne mont pas écouté. » Il ajoute :
« Le consul de France est passé cette après-midi. Vous êtes libre. Mais les
autres, ce sont des rebelles ! » Je ne veux pas le croire. On a dû me tendre
un traquenard
Je suis mon « libérateur »
sous le regard méprisant des soldats que je croise. Nous montons ensemble dans son
bureau, où jattends la voiture du consul qui tarde à venir. Sur un siège,
derrière moi, japerçois un Blanc aux yeux pochés. Apparemment, lui aussi a été
emprisonné et devrait être libéré rapidement. Lofficier, inquiet, regarde
dehors. Il est 18 heures passées. Le couvre feu est encore de mise. Je ne pourrai quitter
le camp que le lendemain. En attendant, le commandant minvite à minstaller
dans son bureau pour y passer la nuit. Je ne suis pas seul. Outre lOccidental, il y
a là des Africains. Ils sont sierra-léonnais et libériens. Ils ont été raflés dans
un petit hôtel du quartier de Matongue : on les a pris pour des Rwandais. Chose
étonnante, il y a aussi des Rwandais, qui ne se font pas de souci. Un jeune homme, entre
autres, qui mapprend quil est hutu. Cest un réfugié de 1994. Les
autorités congolaises ne savent quen faire. Faut-il lenfermer parce
quil est rwandais ou le libérer parce quil est hutu ? Il y a aussi un
Hutu congolais, trésorier du parti dopposition dÉtienne Tshisekedi,
lUDPS. Lui ne pense pas que les rebelles tutsis pourront conquérir le pouvoir. Les
Kivutiens sont par trop opposés à la présence de Tutsis sur le sol congolais.
Le Blanc me demande lheure, et
jen profite pour discuter avec lui. Il est de nationalité belge et occupe un poste
de responsabilité dans lun des hôtels de prestige de la ville. Sa compagne est
tutsie. Lors du déclenchement de la guerre, des militaires ont fait irruption à leur
domicile et se sont emparés de sa femme. Il a essayé de sy opposer et sest
fait rafler dans le même temps. Puis il a été sérieusement bastonné. Il me montre ses
avant-bras : ils sont recouverts de cloques verdâtres, des marques de brûlures de
cigarette. Une jeune femme apparaît. Elle se jette dans ses bras. Cest sa femme.
Elle est très belle. Elle a séjourné dans un bureau voisin, avec une dizaine
dautres Tutsies. Le commandant leur permet de rester ensemble pour leur dernière
nuit au camp. Avant de nous coucher, nous avons droit à un morceau de corned beef
chacun. Je nai pas faim et mallonge négligemment sous un bureau. Je me sers
de mon polo comme dun oreiller. La jeune femme, qui mobserve, me lance une
« couverture » en polyester qui traînait dans un coin de la pièce. Je
mendors.
[Saut de page]
Il est autour de 10
heures lorsque le commandant réapparaît dans son bureau, le samedi matin. Vais-je enfin
pouvoir sortir ? Je demande à passer un coup de fil. Je voudrais contacter Lundo, le
haut fonctionnaire katangais chez qui jhabitais peu avant le déclenchement de la
guerre
Je donne son numéro à un soldat qui va le composer pour moi. Pendant ce
temps, un commandant sacharne sur un prisonnier qui répond à côté de ses
questions. Il a lair d'un simple desprit. Le commandant pense que cest
un Rwandais qui simule la folie. Il le fouette et lui saute dessus à pieds joints. Il
envisage de labattre.
Une demi-heure plus tard, Lundo pénètre
dans le bureau accompagné du conseiller juridique de Kabila. Je suis libre ! Après
une vague palabre avec le commandant, je suis invité à les suivre pour quitter une bonne
fois pour toutes le camp militaire. En partant, je croise de nouveaux prisonniers qui
entrent à lintérieur du bureau. Je reconnais, en habits crasseux, les deux Gaby,
avec qui lon sétait séparés brusquement une semaine plus tôt. Ils se
plaignent davoir été dépouillés de tous leurs biens. Le commandant qui les
écoute a un vague sourire
Des militaires à tous les coins de rue.
Des contrôles didentité par dizaines. Une tension électrique dans lair.
« Nous sommes en guerre. Des colonnes rwandaises remontent vers Kinshasa », me
dit Lundo. Sur le siège arrière, je me saisis de quelques quotidiens kinois. Ils font
tous état des discours nationalistes et xénophobes du président Kabila. Antitutsisme
primaire, comme Habyarimana et sa clique en leur temps
Nous nous dirigeons vers la
résidence du conseiller. Je rentre dans le salon, en saluant les militaires assis à la
terrasse. Ils parlent portugais. Certainement des Angolais. Je déjeune, mais jai
lestomac noué.
Je nai quune idée en
tête : prévenir les médias internationaux ainsi que les ambassades des exécutions
sommaires pratiquées au camp Kokolo. Deux heures plus tard, je reçois un coup de fil de
mon journal. Enfin ! Ils sont heureux de me savoir libre
Moi de même. Un peu
plus tard, Lundo reçoit un officiel congolais qui a longtemps séjourné au Burundi. Ce
dernier nous livre une liste non-exhaustive des petites et grandes cruautés que pratique
ce peuple des Grands lacs. À lentendre parler, lassassinat serait devenu une
pratique courante, un sport national burundais. Chaque matin, devant son portail, il
découvrait un nouveau corps gisant, découpé en lambeaux
Le gouvernement congolais justifie ainsi
sa chasse aux Tutsis : ce groupe ethnique serait un cancer, un virus ou, pour
reprendre les propos de Yerodia Abdoulaye Ndombasi, le directeur de cabinet de Kabila,
« la vermine quil faut éradiquer par tous les moyens ». De la
propagande ouvertement néonazie que je préfère ne pas commenter devant Lundo,
puisquil y adhère. Tout le monde a lair atteint par le syndrome. Le neveu du
conseiller me dit, cruellement, quil faut absolument massacrer toute la race tutsie
pour sauver le peuple bantou. Sa cousine, elle, pense que tous les Rwandais sont des
génocidaires. En lespace dune semaine, le racisme latent des Kinois
sest mué en une véritable folie criminelle collective. Je me sens beaucoup moins
en sécurité dehors quau cachot, au milieu des Banyamulenge.
Le jour suivant, je vais pouvoir vérifier
mes appréhensions. Nous sommes dans la Mercedes du conseiller. Le dimanche soir, vers 22
heures, nous quittons sa villa et nous dirigeons vers sa résidence secondaire, à
lautre bout de la ville, où je dois passer la nuit. Nous passons un premier
contrôle de police, sans problème. Au deuxième contrôle, nous sommes à quelques
mètres de sa résidence. Les militaires, qui conduisent un fourgon, nous demandent de
descendre de la voiture. Le conseiller commence par sexcuser et annonce quil
na plus un sous sur lui. Il est aussitôt violemment plaqué contre la voiture. Un
deuxième militaire mattrape le nez et me crie dans les oreilles : «
Rwandais ! Rwandais ! » Un soldat me fait monter dans le fourgon, une
Kalashnikov sur la tempe. Je mapprête à retourner au camp militaire Kokolo.
Jentrevois, au loin, Lundo qui sexplique et parlemente. Au bout dun
quart dheure, on me demande de descendre du camion. On fouille mes affaires, on me
dérobe quelques magazines et un magnétophone. Cest alors que surgit un deuxième
groupe de policiers. Ils me dévisagent de haut en bas et sadressent au conseiller.
Ce dernier explique que je suis français et non rwandais, et que je viens tout juste
dêtre | |