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Muana - Mayi le Parisien
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Auteur : Lomomba Emongo
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Titre :

Muana - Mayi le Parisien

Éditeur :

Éditions 5 Continents

4869 Jarry Est, bureau 205

St. Léonard, Québec H1R 1Y1

Auteur :

Lomomba EMONGO

 

Du même auteur :

1. L’instant d’un soupir (roman), Prix Interalliance franco-zaïroise,

Paris, Présence Africaine, 1989

2. La tradition comme articulation ambiguë,

(thèse de doctorat en Philosophie et Lettres), chez l’auteur, 1995

3. L’esclavage moderne. Le droit de lutter (essai),

Paris, L’Harmattan, 1997

4. Le devoir de libération. Esclave, libère-toi toi-même (essai)

Paris, L’Harmattan, 1997

En préparation :

1. Lisière (roman)

2. Le pont des temps (poésies)

 

Extrait :

(PROLOGUE : Je m’appelle Muana-Mayi)

- Non ! Je ne veux pas mourir !

Le prisonnier s’effondre finalement sur ses genoux, sous la pluie battante. Ses hurlements se perdent dans la nuit et dans le bruit des rapides montant du fleuve peu distant.

- Non !

Deux mains l’empoignent par les aisselles et le remettent impérativement debout.

- Ne me tuez pas ! S’il vous plaît !

On lui enlève le bandeau des yeux.

Hébété, égaré dans ce décor nocturne, angoissé encore davantage par l’épaisseur des ténèbres, le prisonnier perd un moment la voix, comme résigné à son triste sort.

- Vous allez me…

Sa voix s’enraye dans un sanglot.

Quelqu’un se met à défaire les liens qui entravent ses poignets et ses chevilles. À ce moment, un éclair semble mettre le feu au ciel. L’ombre des hommes en armes font faire un pas en arrière au prisonnier.

- Kima ! Allez, cours ! lui intime une voix sortie de derrière le tonnerre assourdissant.

- Vous allez me tuer…

- Va-t’en, cours, vite !

Le coup de feu en l’air fait bondir le prisonnier qui prend aussitôt ses jambes à son cou, fonçant droit devant lui, la tête tout à coup vide, comme s’il était devenu absent de lui-même… En voulant se retourner, sentant sur son dos la gueule des fusils prêts à l’abattre, il trébuche, s’élève une seconde dans l’air avant de s’écrouler violemment sur le sol détrempé.

- Non ! Non ! crie-t-il indéfiniment à tue-tête…

De longues minutes plus tard, il finit par se taire. Il se relève lentement, tente de scruter la nuit alentour. L’orage diminue d’intensité, comme haché net.

Sans vraiment savoir ce qu’il fait, l’ancien arbitre de Livulu bombardé P-DG par lui-même à l’image du Maréchal, se met à avancer dans l’inconnu…

Tout en rasant l’ombre des arbres et des murs rares, P-DG à qui ses sens reviennent progressivement respire à pleins poumons les odeurs kinoises de mars finissant. Pâques n’est plus loin et, déjà, la ville s’en grise. Les maisons se font de moins en moins éparses, l’herbe folle recule, les marécages qu’il a eus parfois jusqu’à mi-jambe sont remplacés par des flaques d’eau de pluie. Enfin, le noctambule tombe sur une avenue goudronnée.

- Victoire ! triomphe l’ex-arbitre de Livulu en reconnaissant la route de Kinsuka.

Tourner résolument le dos au cimetière. Remonter la pente douce jusqu’à Brikin. Ne pas traîner dans le secteur, à cause de la proximité du domaine présidentiel. Entamer la colline plus raide en direction de la Route de Matadi... L’exercice n’est pas négligeable, la distance n’est pas petite. Mais P-DG a des ailes qui lui poussent aux chevilles !

Complètement réveillé, il veut et tient à réussir son pari : traverser le fleuve avant le lever du jour ! Sa réserve, un véritable trésor de guerre en cas de coup dur, devrait le lui permettre sans trop de difficulté…

" Une fois à Brazzaville, dès que j’aurai touché le fric des mains de mon fondé de pouvoir, hm : wôô, à Paris ! "

Par chance, P-DG peut prendre un taxi nocturne à l’arrêt Sola. Au passage, il reconnaît le centre hippique, l’avenue des Écuries où il avait opéré jadis, le grand séminaire Jean XXIII au coude du chemin... En débarquant à Kintambo-Magasins, il se sait désormais sauvé !

- Victoire ! À moi Paris !

- Stop !

Une patrouille ? Ici ? Et pourquoi ?

- Vos papiers !

Tandis que les deux autres passagers s’exécutent, P-DG qui n’en a aucun réfléchit à toute vitesse :

" Ces types ne sont sûrement pas à leur place. À moins que ce ne soit de faux militaires ? Non, il faudrait d’abord être fous pour s’aventurer si près de la résidence présidentielle, à cette heure de la nuit. Donc, ce sont de vrais militaires. Mais je crois qu’ils veulent seulement se faire un peu d’argent de poche... "

P-DG retrouve ses réflexes de moineau. Prenant son courage à deux mains, il s’avance résolument vers le bonhomme aux airs de Général en campagne.

- C’est toi le chef ?

- Qui es-tu, toi-même ?

- Est-ce toi le chef, je demande ?

- Présentez-vous, s’il vous plaît ? se raidit l’homme en uniforme ébranlé par la fermeté de P-DG.

- Colonel Lokoso, est-ce que tu connais ? questionne encore P-DG l’air le plus matamore qui soit.

L’autre s’écarte de son chemin, au garde à vous.

- Yuma ! rit P-DG sous cape en s’éloignant lentement, aussi lentement que le peut sa volonté, pour ne pas faire tout rater en si bonne voie.

Alors qu’il s’apprête à traverser la chaussée, il se sent comme enlevé de terre, avant de s’écrouler de tout son poids sur le sol dur !

- Tu as dit : Colonel Lokoso ?

- Lokoso ? Quel Lokoso ? Quelqu’un m’a-t-il entendu prononcer le nom d’un Colonel Lokoso ? nie P-DG avec force gestes.

- Espèce de civil ! Tu me prends pour un imbécile ! Allez, vide tes poches, ou je te détruis sur-le-champ !

- Ne te fâche pas, vié... se met à trembler P-DG.

Il n’est pas un débutant et sait que la seule façon de s’en sortir, c’est de payer tout de suite ou, peut-être, plus tard… Or, rien n’est jamais acquis avec des rôdeurs en uniforme. Avoir de l’argent sur soi ou ne pas en avoir peut sauver ou bien perdre, la nuit, dans les avenues aussi miséreuses que ténébreuses au pays du Guide Éclairé.

- Combien donnes-tu ?

- Je n’ai rien, vié. Ma mère de ma mère !

- Espèce de civil ! Aujourd’hui, tu vas chanter ton propre requiem dans ta langue indigène…

* * *

Lorsqu’il émerge, le moineau dernièrement nommé fondé de pouvoir voit d’abord trouble. Sous la pluie encore chiche, les premières images qui lui apparaissent sont floues, brouillées par la nuit ambiante...

- Mon argent !

- Abdou ! sursaute le moineau qui bondit sur ses pieds.

- Mon argent !

Le fondé de pouvoir n’aurait évidemment pas deviné que l’Ouest-Africain fût cupide au point de payer un tueur pour récupérer l’argent qu’il devait lui-même à P-DG et que lui, son tout récent fondé de pouvoir, avait dû lui arracher !

" Comment m’a-t-il retrouvé ? "

Mais le moineau n’a pas le temps de se répondre. Pourtant, il faut bien qu’il tente quelque chose. Mais quoi ?

Tout à coup, il bombe le torse, relève le visage, écarte les jambes et pose les mains sur les hanches. Puis il déclame orgueilleusement :

- Je m’appelle Muana-Mayi, le fondé de pouvoir, autrement dit le parisien !

- Je lui fais son affaire tout de suite, vié ? se tourne le tueur vers Abdou.

- Mon argent ! tonne ce dernier avec impatience.

Muana-Mayi s’impose le calme et, rapidement, évalue la situation.

" Me battre contre son animal ? "

Un rapide coup d’œil le renseigne que le type à côté d’Abdou est un véritable mur de béton. Tout ancien empereur des moineaux soit-il, Muana-Mayi ne tiendrait pas une minute devant le mastodonte.

" Je pourrais gagner du temps et semer le doute dans la tête de cette espèce de gorille en disant que je n’ai jamais vu Abdou… "

Mais son exclamation l’a déjà trahi…

" Mon voyage à Paris s’arrête ici… " soupire le moineau. " Qui donc m’a maudit, moi Muana-Mayi, pour que la malchance s’acharne ainsi sur moi ? "

- Mon argent ! gronde Abdou inflexible.

" Non ! " s’écrie Muana-Mayi en son for intérieur. " Je ne peux pas échouer en ce moment, je ne dois pas ! "

Un moineau, ça meurt un jour ; mais un moineau ne s’avoue jamais vaincu !

- OK, fait Muana-Mayi. Doucement.

Il met la main dans une poche, comme pour en retirer quelque chose. Abdou avance le cou, la main toujours en avant, la paume tournée vers le ciel nocturne.

- J’ai dit : doucement. Est-ce que tu t’es brossé les dents tout d’abord, avant de venir m’empoisonner l’air !

Le malabar d’Abdou fait un pas dans la direction de Muana-Mayi.

- Tiens ! déclare subitement le moineau.

Il tend les billets au soudard, puis à Abdou, puis encore au soudard. Tenté, l’épais bonhomme s’élance.

- Ne me touche pas, toi le chien de garde !

Ce que disant, le moineau lance les feuilles en l’air, se retourne et commence à s’éloigner, tandis que le tueur avide se jette à quatre pattes…

" Lentement ! Ne pas déclencher une chasse à l’homme ! D’abord gagner quelques mètres… "

Derrière lui, Abdou vocifère après son sbire, lui ordonnant de rattraper le fuyard. Mais le tueur donne raison au calcul de Muana-Mayi ; il préfère ramasser les billets épars sur le sol avant d’entreprendre quoi que ce soit.

- Tu vouloir argent ? demande l’Ouest-Africain.

" Encore quelques mètres… "

- Abdou donner tu argent encore beaucoup si tu arrêter ce l’homme là.

Muana-Mayi risque un œil rapide par-dessus l’épaule.

- Hé !

Le tueur d’Abdou vient de bondir dans sa direction…

Quatrième de couverture:

D’où vient-il ? Personne ne le sait, même pas lui-même en vérité. Comment fait-il pour vivre ? Par ce véritable tour de force qu’est survivre dans cette ville odorante et colorée, tentante et dévorante : Kinshasa. Mais qui est-il donc ? Peut-être un orphelin, comme il le prétend ; peut-être simplement un enfant de la rue, un déchet humain de la bêtise des hommes…

Il s’intitule Muana-Mayi, ce qui n’est pas un nom propre connu. Il se vante parisien, sans avoir jamais été à Paris. Plus prosaïquement, il incarne, vues d’en bas, les " années Guides Éclairés " : misère galopante, slogans tonitruants et débrouille aléatoire ; espoir têtu et pièges toujours à l’affût !

Ce roman rebondissant, dit d’un jet, non sans humour et sur un ton dépouillé est une visite rendue, de l’intérieur et au détour de chaque page, aux méandres pas toujours savoureuses de certaines réalités africaines des années 80.

Le 8 janvier 1988, alors un manuscrit, Muana-Mayi le Parisien reçut à Kinshasa le premier prix littéraire du roman Zaïre-Canada.

Lomomba EMONGO est né en 1960, à Katako-Kombe. Il étudie la philosophie et les religions africaines aux Facultés Catholiques de Kinshasa. Il prépare sa thèse de doctorat en philosophie et lettres à l’Université de Heidelberg (Allemagne) et la défend à l’Université Libre de Bruxelles (Belgique). Titulaire de plusieurs prix littéraires dans son pays d’origine, il est romancier, poète et essayiste. Membre actif du Laboratoire d’Analyses Sociales de Kinshasa (LASK), aux temps du parti-État, il est actuellement chercheur à l’Institut Interculturel de Montréal (Canada).